AccueilExpressionsSénatoriales : nouveaux rapports de force au Palais du Luxembourg ? 30/09/2026 Sénatoriales : nouveaux rapports de force au Palais du Luxembourg ?Vie démocratiquePARTAGER Benjamin Morel - contributeur externe Maître de conférences en droit public à l'Université Paris II Panthéon-Assas Le Sénat se renouvelait de moitié le 27 septembre : 178 sièges étaient soumis au vote des 162 000 grands électeurs, ces élus locaux mandatés pour participer à ce suffrage indirect. Renouvellement relatif, puisque sur les 133 sénateurs qui se présentaient à leur réélection, 111 ont conservé leur poste. Faut-il en conclure à la stabilité d’une institution pensée comme un contrepoids démocratique ? Alors que 10 sénateurs RN et 2 sénateurs apparentés font monter à 15 le nombre d’élus d’extrême droite (il faut 10 sièges pour constituer un groupe) et que LFI obtient aussi deux élus (le sénateur du Rhône, et un sénateur de Haute-Garonne, apparenté LFI même s’il siège du côté des Écologistes), cette élection est-elle un tournant pour le Palais du Luxembourg ? Nos trois questions à Benjamin Morel.Quel est le nouvel état des forces au Sénat et dans quelle mesure est-il révélateur du vote pour la présidentielle ? Quels sont les postes clefs ?Le nouvel état des forces au Sénat ne présage pas des dynamiques électorales de la présidentielle des 18 avril et 2 mai prochains.Détour par l’Histoire : quand de Gaulle est élu président en 1958, c’est le parti radical qui demeure la force déterminante du Sénat, alors même que ce parti, quasi moribond (il fait 8 % des voix au premier tour, et encore, en s’alliant au Rassemblement des gauches républicaines), est identifié à la IIIe République. Cela ne l’empêche pas de disposer d’une forte minorité au Sénat, et de continuer à y faire la pluie et le beau temps avec l’appui du centre droit : il faut le temps que l’onde de choc gaulliste lui parvienne. En 1968, le président du Sénat est le centriste Alain Poher, qui y restera presque vingt-quatre ans, à peine entrecoupés en 1974 d’un mois de présidence par intérim à la mort du président Pompidou.C’est la vocation même de cette institution. La Chambre haute a été pensée pour résister aux embardées politiques conjoncturelles. Les mutations du paysage politique ne se répercutent sur elle qu’avec un temps de latence car les élus du Sénat dépendent des élus locaux : il faut donc que ces derniers se renouvellent pour que le Sénat change. La courroie de transmission du local au national n’est pas immédiate : d’abord parce que la participation aux élections locales est moindre qu’aux élections nationales (environ 57 % de participation aux élections municipales de 2026, mais 74 % à la présidentielle de 2022) ; ensuite, parce que les élus locaux bénéficient d’une prime au sortant : tel électeur donnera sa voix à LFI ou au RN pour la présidentielle ou les législatives qui continuera à voter pour le maire PS ou LR de sa commune, qu’il connaît et en qui il a confiance. Le Sénat incarne donc une forme d’inertie de la représentation politique."La Chambre haute a été pensée pour résister aux embardées politiques conjoncturelles. Les mutations du paysage politique ne se répercutent sur elle qu’avec un temps de latence."Toutefois, le RN a suivi une stratégie d’implantation locale qui, bien qu’imparfaite et pour l’instant limitée, a porté des fruits, à la différence de la majorité : les quelques élus macronistes au Sénat sont principalement les élus ultra-marins, et le mouvement En Marche ! n’est pas monté en puissance dans les territoires.Les élections sénatoriales du 27 septembre ne nous présentent donc pas l’état des forces politiques du pays en vue de la présidentielle mais nous rappellent ce que nous savions déjà :dans le paysage politique local, le PS et LR dominent ; les centristes demeurent ; les communistes et les radicaux résistent ; le RN s’implante et… Les Insoumis ou les macronistes sont quasi absents.Concernant les postes clés, aucune révolution n’est à attendre et il ne faut pas pas surestimer l’impact de cette élection : le bureau du Sénat (collège de 25 sénateurs - les vice-présidents, questeurs et secrétaires - élus pour 3 ans et dont la tâche est d’assister le président) est composé à la proportionnelle. Le RN y aura sans doute quelques secrétaires, au mieux une vice-présidence. Selon toute probabilité, Gérard Larcher, qui a su, dans les périodes de crise, faire entendre la voix de la Chambre haute - y compris au moment de la victoire du "nouveau monde" macroniste de 2017 qui prétendait remettre en cause la place du Sénat, plus ou moins considéré comme une institution obsolète - se succèdera à lui-même. En cas de victoire du RN à la présidentielle, il incarnera donc une figure rassurante, à la visibilité nationale et capable d’être le porte-voix du "parti de la raison", avec suffisamment d’autorité pour s’imposer aux centristes.Le "3e tour" du Sénat, qui importera bien davantage que ne le fait la composition du bureau, se jouera au moment de la composition des groupes qui, au Sénat, ne se superposent pas aux partis.À gauche, Patrick Kanner (sénateur du Nord depuis 2017 et président du groupe socialiste) et Rachid Temal (sénateur du Val d’Oise) se disputent la présidence du groupe socialiste. Le cas des deux sénateurs LFI ou apparentés LFI (Marc Péré et Gabriel Amard) mérite aussi qu’on s’y arrête : rejoindront-ils les Insoumis ou Les écologistes ? Dans ce dernier cas, Yannick Jadot a annoncé qu’il quitterait son groupe.À droite, certains sénateurs LR ou Union centriste (groupe qui comprend entre autres l’UDI et Horizons) sont susceptibles de rejoindre le groupe RN. La sénatrice LR de l’Ain, Sylvie Goy-Chavent, défend une ligne proche de celle des ciottistes et pourrait changer son port d’attache à la faveur de la recomposition actuelle. Sans compter que les frontières des groups centristes sont sont assez floues et ses membres, très hétérogènes.Le statut d’"agent d’équilibre" du Sénat est-il remis en cause par la constitution d’un groupe d’extrême droite comportant des sénateurs Rassemblement national (RN) et Union des droites pour la République (UDR), ainsi que par la présence de deux députés apparentés LFI ? Que penser du cordon sanitaire auquel appelle le sénateur PS Patrick Kanner ? Et quel rôle pourra remplir le Sénat après la présidentielle ?L’idée d’un cordon sanitaire vis-à-vis du RN se défend sur le papier : en pratique, elle semble assez vaine, dès lors que la majorité sénatoriale n’a pas besoin du groupe RN. Vaine pour l’instant, mais peut-être présomptueuse à l’avenir : dans certains départements, le RN a multiplié le nombre de grands électeurs qui se revendiquent de lui par 10 ou 20 (progression de 143 % par rapport à 2020 dans le Gard), mais en termes de rapports de force politique effectifs au sein de la chambre, il n’en demeure pas moins que les sénateurs RN sont 15. La droite a 128 sièges, avec les centristes la majorité est large, la gauche en a 74 … Les 15 sénateurs RN ne feront pas pencher la balance : dès lors que la majorité absolue est pléthorique, établir un cordon sanitaire aurait un coût presque nul.De façon plus insidieuse, la tentation va monter, à droite et à gauche, de se concilier les extrêmes. En l’absence de grand électeur LFI, les sénateurs socialistes pouvaient se permettre d’être très anti-LFI : de fait, le groupe est globalement hollandiste - à ce titre, la bataille entre Kanner et Temal ne recoupe pas une lutte de faction. À partir du moment où un socialiste est élu grâce à report de voix insoumises, il est davantage susceptible d’être perméable à son extrême gauche.. C'est la même chose pour la droite : les grands électeurs RN ne sont plus quantités négligeables et un sénateur LR peut être amené à avoir besoin, localement, de leur soutien. La pression monte, y compris pour les centristes."Les 15 sénateurs RN ne feront pas pencher la balance : dès lors que la majorité absolue est pléthorique, établir un cordon sanitaire aurait un coût presque nul. De façon plus insidieuse, la tentation va monter, à droite et à gauche, de se concilier les extrêmes."Si Marine Le Pen est élue présidente, certains sénateurs voudront lui tendre la main, ne serait-ce que pour faire avancer des réformes nécessaires : le groupe RN pèsera alors moins par son nombre que comme relais de discussion entre la majorité et le nouveau gouvernement. D’autres auront la tentation de quitter le groupe LR pour siéger avec un groupe plus large, comprenant le RN, afin que "toute la droite s’y reconnaisse". La majorité sénatoriale risque d’être sous pression.En somme, plutôt que le renouvellement des sièges le 27 septembre, quatre tournants sont susceptibles de rebattre les cartes pour la Chambre haute :- La composition des groupes.- La présidentielle 2027, si Le Pen arrive au pouvoir : certains sénateurs LR ou centristes franchiront-ils le pas de la rejoindre dans un nouveau groupe ?- Le nouveau renouvellement de 2029, où le groupe RN grossira plus franchement tandis que les sénateurs LR perdront, selon toute probabilité, des sièges.- La succession potentielle de Gérard Larcher à la présidence du Sénat. Pour l’instant, aucune personnalité ne paraît capable de tenir une majorité tiraillée… Hervé Marseille, sénateur des Hauts-de-Seine depuis 2011, président du groupe UDI depuis 2022, a beaucoup d'habileté, de même que Mathieu Darnaud, sénateur de l'Ardèche et président du groupe Les Républicains depuis 2024. Cela suffira-t-il ? Bruno Retailleau a d’autres aspiration que la présidence du Sénat, et il est douteux qu’il parvienne à séduire le centre ; Philippe Bas, qui a présidé la commission des Lois du Sénat de 2014 à 2020 et a été questeur de 2020 à 2023, eût fait un peut-être aussi bon candidat, s’il n’avait pas été nommé membre du Conseil constitutionnel en 2025. De vraies craquelures pourraient apparaître…Quel rôle pourrait jouer le Sénat ces prochains mois, en cette fin de cycle politique ? Dans quelle mesure le travail parlementaire, notamment le vote du budget, sera-t-il impacté par la nouvelle composition de la Chambre haute ?La place du Sénat sera limitée dans les discussions budgétaires. Le gouvernement a trop à faire avec l’Assemblée nationale pour se concentrer sur une chambre qui n’a de toute façon pas le dernier mot. Comme ce fut le cas l’année dernière, il sera probablement marginalisé et son travail ne servira, cela fait peine à dire, strictement à rien si le budget passe par ordonnance. Si c’est par 49.3, c'est le compromis obtenu avec le Palais Bourbon - c’est-à-dire avec les députés RN - qui s’imposera aux dépens des apports sénatoriaux.D’autres enjeux le retiendront davantage, comme la loi organique "Une Corse autonome au sein de la République", examinée en deuxième lecture au mois d’octobre après avoir été péniblement adoptée à l’Assemblée grâce aux voix de LFI - le gouvernement comptant sur le Sénat pour tuer le texte.Après ce calme relatif, le vrai "moment" du Sénat sera après la présidentielle. Deux hypothèses sont envisageables. Soit le pays sera gouverné par une gouvernement centriste sans majorité - il faudra alors l’aider à préparer ses textes et calmer le jeu avant leur examen à l’Assemblée. Soit Marine Le Pen sera la locataire de l’Élysée. Alors, elle cherchera à mettre en œuvre son projet-phare de révision constitutionnelle. Pour ce faire, la Constitution laisse le choix entre l'article 11 (procédure par référendum) qui n’est pas fait pour ça - c’est le risque d’une crise - et le 89, c’est-à-dire une révision votée en termes identiques par la majorité des ⅗ dans les deux assemblées réunies en Congrès. Le Sénat voterait-il une telle révision ? On ne peut pas l’exclure. Les points les plus fermes de la Loi pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration ont été introduits par le Sénat. Mais cela impliquerait de faire sauter bien des tabous et de faire probablement éclater la majorité sénatoriale."Après ce calme relatif, le vrai "moment" du Sénat sera après la présidentielle."Propos recueillis par Hortense MiginiacCopyright Thomas SAMSON / AFPLe président du Sénat Gérard Larcher le 2 octobre 2023PARTAGERcontenus associés 17/03/2026 [À contrevoix] - Cordon sanitaire : démocratique ou anti-démocratique ? 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