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[À contrevoix] - Cordon sanitaire : démocratique ou anti-démocratique ?

[À contrevoix] - Cordon sanitaire : démocratique ou anti-démocratique ?
 Nonna Mayer
Auteur
Professeur émérite de recherche CNRS au Centre d'études Européennes et de politique comparée de Sciences Po, Paris
 Laetitia Strauch-Bonart
Auteur
Normalienne et essayiste
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À contrevoix

“Il n’y a pas de place en démocratie pour les cordons sanitaires”, a affirmé de manière polémique J.D. Vance dans son discours de Munich, en février 2025. Cette pratique politique et médiatique (inspirée par métaphore de la mise en quarantaine promue, à partir de 1874, par le médecin Adrien Proust, père de Marcel, en cas d’épidémie), est au cœur d’un débat sur les fondements de la démocratie. Le nouvel épisode d’[À contrevoix] revient sur les origines du cordon sanitaire, sa place parmi les autres pays européens, et sa légitimité démocratique : au nom de quoi juger qu’un parti n’a pas droit de cité ? Laetitia Strauch-Bonart et Nonna Mayer en débattent.

Comment définiriez-vous la notion de "cordon sanitaire" ? Et comment s’articule-t-elle avec celles de "front" et d’"arc" républicains ?

Nonna Mayer : L’expression "cordon sanitaire" renvoie, à l’origine, au vocabulaire médical. En politique, le recours à ce type de métaphore n’est jamais bon signe. Un cordon sanitaire est un dispositif de quarantaine qui consiste à isoler une zone où circule un virus ; par analogie, il s’agit d’isoler un parti dont les idées sont jugées nocives pour la démocratie. 

La tradition française du front républicain est une discipline électorale : des candidats se désistent au profit de leur adversaire politique porteur de valeurs "républicaines" au second tour d’une élection, en cas de triangulaire avec un candidat d’extrême-droite. 

Enfin, l’arc républicain est une coalition des centres à géométrie variable excluant les partis extrêmes ou populistes, de droite ou de gauche, qui menaceraient les valeurs républicaines, soit aujourd'hui en France le RN ou Reconquête mais aussi pour certains LFI.

Laetitia Strauch-Bonart : Je suis tout à fait d’accord avec ces définitions. Ajoutons que le cordon sanitaire politique, à l'origine, désignait la ligne imaginaire censée contenir la révolution bolchévique et en préserver les pays situés à l'ouest de la Russie, après la Première Guerre mondiale : il concernait donc l’extrême gauche.
 

Les métaphores sanitaires font plus de mal qu’autre chose en politique : elles impliquent un jugement moral et même, plus que cela, elles sous-entendent que le parti en question et ses électeurs sont "malades". 

Je rejoins aussi Nonna Mayer quand elle explique que les métaphores sanitaires font plus de mal qu’autre chose en politique : elles impliquent un jugement moral et même, plus que cela, elles sous-entendent que le parti en question et ses électeurs sont "malades". C’est très contestable s’agissant d’un parti dont, selon les sondages, les candidats, qu’il s’agisse de Jordan Bardella ou de Marine Le Pen, recueillent les intentions de vote de 33 % des électeurs, et même de 55 % si l’on ajoute les électeurs qui jugent ce choix possible mais non encore certain. 

Comment ce "cordon" s’est-il matérialisé en Europe ?

NM : Le "cordon sanitaire" naît en Flandre après la poussée du parti nationaliste Vlaams Blok (renommé Vlaams Belang en 2004) aux élections communales de 1988, puis législatives de 1992. Tous les partis flamands s’accordent pour laisser cette force extrême dans l’opposition et ne jamais s'allier avec elle. En Belgique francophone, le cordon sanitaire politique est doublé depuis 1993 par un cordon sanitaire médiatique sur toutes les chaînes et journaux, qu’ils soient privés ou non : l’extrême droite n’a pas de temps d’antenne en direct, afin de laisser aux producteurs la possibilité de mettre en contexte ou corriger certains propos quand ils sont inexacts. Aujourd’hui, on débat sur la possibilité de l’étendre à certains partis islamistes ou de la gauche radicale

En Allemagne, les choses sont assez différentes, compte tenu de l’héritage historique du nazisme et de la Shoah. La Constitution prévoit que tout parti qui constitue une menace pour la démocratie puisse être interdit, à condition de pouvoir documenter concrètement que son projet politique est anti-démocratique et que le parti a des chances avérées de le mettre en place. Seuls deux partis ont pour l'instant été interdits depuis 1945 : un parti néonazi en 1952, et le Parti communiste pro-soviétique, en 1956. Le débat autour de l’interdiction du parti d’extrême droite AFD, jugé xénophobe et complotiste, agite aussi régulièrement le Bundestag. 

Au niveau du Parlement européen enfin, ni les Patriotes pour l’Europe (groupe d’Orbán et Bardella) ni l’Europe des nations souveraines (groupe de l’Afd) n’ont de responsabilité ou de poste de commissaire (même si le commissaire italien Raffaele Fitto de Forza italia vient des Fratelli d’Italia et si le hongrois Olivér Várhelyi est proche du Fidesz) mais le PPE (Parti populaire européen) s’est allié à des députés d’extrême-droite pour voter certains textes concernant la vigilance environnementale et sociale des grandes entreprises en novembre 2025. On discute aussi d’instaurer un cordon sanitaire à l’encontre de l'extrême gauche et de l’extrême droite, à l'initiative de Sophie Wilmès, vice-présidente belge de la Commission. Le paradoxe est que ces partis nationaux-populistes d’extrême droite s’affichent comme anti-européens, tout en réclamant des responsabilités (et de l’argent !) de l’UE…

LSB : Ces exemples alimentent notre débat français mais je resterais vigilante : les contextes nationaux, les héritages historiques, les positionnements idéologiques des partis extrêmes sont trop différents pour que l’on compare les pays entre eux de manière directe. Le RN n’est pas l’AFD, Fratelli d’Italia n’est pas un parti néonazi, ce sont des différences de nature absolue.

Et en France ?

NM : En France, la pratique est moins "officielle". Là encore, il faut remonter à la fin des années 80 : en 1982, Jean-Marie Le Pen avait interpellé le président de la République par une lettre, dénonçant le peu d’échos médiatiques du congrès du FN. François Mitterrand l’avait relayée à son ministre de la Communication, Georges Fillioud, afin que la demande soit transmise aux responsables de France Télévisions. Suite à cela, en 1984, le président du FN a été invité à sa première émission politique, L’Heure de Vérité. À ce moment-là, il n’existait aucune raison objective et valable d’interdire à Jean-Marie Le Pen de s’exprimer publiquement, mais en 1987, en direct sur RTL, il dérape sur les "chambres à gaz", "détail de l’Histoire" ["Je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé. Je n’ai pas pu moi-même en voir. Je n'ai pas étudié spécialement la question, mais je crois que c'est un point de détail de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale"]. C’est alors qu’il aurait été, peut-être, envisageable d’interdire le parti : la loi sur la liberté de la presse de 1882 était déjà encadrée depuis 1972 par la loi Pleven relative à la lutte contre le racisme, qui avait créé le délit de "provocation à la haine, à la discrimination ou à la violence", même si la loi Gayssot de 1990, qui créé le délit de "négationnisme" en cas de contestation des crimes contre l’humanité commis pendant la Seconde Guerre mondiale, n’était pas encore votée. Cette même année 1987, le socialiste et ex-trotskiste du Parti communiste internationaliste, Jean-Christophe Cambadélis, lance un appel à toutes les forces politiques contre le FN pour "créer un réflexe démocratique et un cordon sanitaire". 

Jusqu’ici la stratégie électorale du "cordon sanitaire" visait essentiellement à barrer la route à l’extrême droite.

Jusqu’ici la stratégie électorale du "cordon sanitaire" visait essentiellement à barrer la route à l’extrême droite, et plus particulièrement aux candidates et candidats du Front national/Rassemblement national. Aujourd’hui, profitant de l’émotion suscitée par la mort de Quentin Deranque et du soutien marqué de Jean-Luc Mélenchon au collectif la Jeune Garde, dont plusieurs membres seraient impliqués dans le meurtre, c’est Jordan Bardella qui appelle à ostraciser les "Insoumis", avec la bénédiction des dirigeants LR.

C’est un front républicain inversé qui vise à rendre impossible toute alliance entre LFI et la gauche socialiste et écologiste et préfigure une éventuelle "union des droites" avantageant le RN. Il est en phase avec la dégradation de l’image du parti mélenchoniste dans l’opinion, qui selon l’enquête IPSOS Fractures françaises apparaît depuis 2022 comme un plus grand danger pour la démocratie que le RN (64 % vs 49 % dans la vague de novembre 2025) et plus susceptible d’attiser la violence (68 % vs 50 % ).

En excluant une partie des représentants élus du débat démocratique, ne trahit-on pas l’essence même de celui-ci ? 

LSB : Absolument : à partir du moment où un parti existe et s’implante dans le paysage politique, il a sa place, quels que soient les désaccords qu’on peut avoir avec certaines de ses idées. Cela doit valoir autant pour Reconquête et le Rassemblement national (RN) que pour les Communistes et La France insoumise (LFI). C’est la condition d’un débat démocratique vivant. 

À l’inverse, appliquer un cordon sanitaire politique et médiatique pose plusieurs problèmes : d’abord, celui de l’équité "républicaine", dès lors qu’on a tendance à faire un usage à géométrie variable du cordon sanitaire. D’un côté, on s’oppose à l’extrême droite, de l’autre, on laisse l’extrême gauche prospérer. Il faudrait une approche symétrique : si on exclut les extrêmes, il faut les exclure des deux côtés et selon des critères très stricts et prévus par la loi : menace contre l’ordre public, appels à la haine… Et c’est difficile. 

Ensuite, un problème "stratégique" : appliquer le cordon sanitaire, vouloir exclure des idées plutôt que les discuter ou les prendre au sérieux, c’est choisir la facilité et le court terme. C’est une façon d’être qui n’est pas proprement celle d’un démocrate.

La question est autre d’un point de vue électoral, et elle vaut pour les électeurs comme pour les candidats : comment se comporter au second tour des élections présidentielle, municipales ou législatives ? Pour beaucoup d'électeurs de droite, y compris ceux de la droite de gouvernement "classique", il est désormais envisageable de donner sa voix au RN, d’autant plus qu’il n’est pas évident d'affirmer que ce parti est anti-républicain. À plusieurs égards, LFI est plus dangereuse pour la démocratieque le RN - le terrible épisode de la mort de Quentin Deranque, en mettant au grand jour les liens entre LFI et un groupuscule d’ultra-gauche, et le refus de LFI de dénoncer ces liens, vient de le confirmer. Il y a donc une sorte de paternalisme un peu dépassé à donner des consignes de vote pour empêcher les électeurs de donner leur voix au candidat qu’ils souhaitent

Les partis ont évolué sur ce sujet, en témoigne le dernier livre de Nicolas Sarkozy où celui-ci affirme qu’il ne s'associerait pas à un "front républicain" contre le RN, après avoir déjà annoncé, dans une interview au Point, qu’il était partisan d’une union des droites dans les urnes : la droite change parce que sa base change

NM : Je suis à la fois d’accord et en désaccord. Il n’est pas antidémocratique d’interdire un parti dès lors qu’on explique clairement au nom de quels critères mais, à présent que l’assise électorale du RN est forte, il est trop tard. On ne peut pas mettre au placard un parti qui a réuni 13 millions de voix [au 2e tour de l’élection présidentielle de 2022] ! 

En revanche, on peut refuser de débattre avec quelqu’un parce que ses valeurs sont trop opposées aux nôtres, sans l’empêcher de s’exprimer par ailleurs - évidemment tant qu’il ne tient pas des propos racistes ou antisémites.

LSB : En réalité, cordon sanitaire ou pas, on ne peut pas arrêter une vague électorale, d’autant plus qu’un parti diabolisé est forcé à travailler beaucoup plus que les autres et finira par rentrer dans le débat par un moyen ou un autre. Aujourd'hui, le RN est une réalité sociologique : les électeurs du RN ont le sentiment que c’est leur identité qui est en jeu - pas seulement leur avis. Il sera donc compliqué de les inciter à voter pour la droite traditionnelle, qui semble dépassée depuis des années par cette situation. L’exclusion d’un parti permet de s’exonérer des nécessaires réflexion de fond à conduire. À long terme, c’est une mauvaise stratégie. Ma critique vaut tout autant concernant la proposition récente de Jordan Bardella d’instituer un cordon sanitaire contre LFI.
 

Au-delà de la question de principe, qu’attendre de l’instauration d’un cordon sanitaire ?

NM : Les partis d’extrême-droite ont du mal à arriver au pouvoir tout seuls, sauf s’il s’agit, comme le Fidesz de Viktor Orbán en Hongrie, à l’origine positionné comme chrétien démocrate, d’une droite classique qui se radicalise dans l’exercice du pouvoir. Ailleurs, l’extrême-droite arrive au pouvoir grâce à l’union des droites : ce fut le cas en 1994 en Italie, lorsque Silvio Berlusconi a nommé comme ministre des membres d’Alleanza nazionale et de la Lega Nord dans le cadre d’un gouvernement de coalition, mais cela s’inscrivait dans le contexte d’un scandale politique de corruption à grande échelle, "Mani pulite".

Les partis d’extrême-droite ont du mal à arriver au pouvoir tout seuls, sauf s’il s’agit, comme le Fidesz de Viktor Orbán en Hongrie, à l’origine positionné comme chrétien démocrate, d’une droite classique qui se radicalise dans l’exercice du pouvoir. Ailleurs, l’extrême-droite arrive au pouvoir grâce à l’union des droites.

En France, c’est l’alliance conclue avec le RPR lors d’une élection partielle à Dreux qui a sorti le Front national de son ghetto politique et signé son entrée dans un conseil municipal, en septembre 1983. Le cordon sanitaire peut donc empêcher l'extrême droite de profiter d’une union des droites pour parvenir au pouvoir. Dans tous les cas, le véritable problème est de réussir à contrer l’influence de ses idées, qu’on voit nettement aujourd'hui : certaines des lois du quinquennat Macron reprennent des idées du RN, comme la loi du 26 janvier 2024 pour "contrôler l'immigration, améliorer l'intégration", dont plusieurs dispositions initiales avaient été censurées par le Conseil Constitutionnel. 

LSB : Je ne suis pas d’accord avec Nonna Mayer en ce qui concerne la "perméabilité" des idées RN vers la droite : le RN reprend certains des thèmes et des idées de la droite traditionnelle, qu’il traite certes de façon caricaturale. Désormais, quand la droite veut s’exprimer sur certains sujets qui sont essentiels à sa ligne, on l’accuse de courir après l'extrême droite alors qu’elle est simplement fidèle à ses idées

Prenons quelques exemples : c’est une droite libérale tout à fait traditionnelle qui considère que la source de la souveraineté est la nation et qui, par conséquent, s'inquiète de la prééminence du droit européen et international sur le droit national, qui est assez récente (l’arrêt Nicolo du Conseil d’État, en 1989, fait jurisprudence et interprète ainsi l’article 55 de la Constitution de 1958). Il n’y a pas de scandale à s’interroger sur cette prééminence, notamment quand elle va à l’encontre des préférences des électeurs - la difficile ratification de l'accord commercial avec le Mercosur en est une bonne illustration, et rappelle que cela vaut aussi à gauche.

On peut contester le manichéisme du RN ou sa façon de traiter certains sujets, notamment l’opposition caricaturale qu’il établit entre une élite corrompue et un peuple vertueux, mais il faut voir qu’il s’est approprié des sujets que la droite de gouvernement n’avait pas réussi à traiter : la droite traditionnelle a une part de responsabilité dans la situation actuelle, non parce qu’elle court derrière le RN mais parce qu’elle ne joue plus le rôle qu’elle était censée jouer. Au lieu de travailler dès 2017 à une opposition constructive au macronisme, en droitisant le centre, elle a joué la carte de l’opposition frontale, constatant, après coup, que beaucoup de ses électeurs étaient désormais prêts à voter pour le RN.

Il faut mener un double travail, à droite et à gauche : que la gauche accepte qu’une droite existe, qui n’est pas nécessairement une extrême droite, mais qui n’est pas un "centre" - dans le cas contraire, cela voudrait dire que la gauche ne tolère qu’une "droite de gauche", et donc refuse le principe même de l'alternance. La droite, elle, doit à la fois assumer sa défense de l'ordre et retrouver l’héritage libéral qu’elle semble avoir oublié.

Ainsi, face à cette prétendue "perméabilité", il faut mener un double travail, à droite et à gauche : que la gauche accepte qu’une droite existe, qui n’est pas nécessairement une extrême droite, mais qui n’est pas un "centre" - dans le cas contraire, cela voudrait dire que la gauche ne tolère qu’une "droite de gauche", et donc refuse le principe même de l'alternance. La droite, elle, doit à la fois assumer sa défense de l'ordre et retrouver l’héritage libéral qu’elle semble avoir oublié. 

NM : Oui, mais sur certains sujets, la différence de degré est telle qu’elle en devient une différence de nature : défendre la souveraineté nationale oui, mais on a accepté la construction européenne, la remettre en cause c’est aller trop loin !

Comment peut-on concrètement juger si un parti appartient ou non à "l’axe républicain" ? Comment cela se traduit-il pour le RN ? et LFI ?    

NM : Je ne considère pas LFI et le RN comme symétriques : le RN a pour projet de réviser la constitution en y inscrivant la préférence nationale et en affirmant la prééminence de la loi nationale sur les lois européennes. Ce serait une rupture avec le préambule de la Constitution de 1958 et avec nos engagements européens. La préférence nationale établit des droits différents selon qu’on est français ou étranger, ce qui heurte de front notre tradition et nos principes républicains

La position de LFI est plus ambiguë, même si les deux sont populistes et que le parti de Jean-Luc Mélenchon flirte volontiers avec l’antisémitisme. Le respect de l’État de droit n’est pas ouvertement remis en cause, même si l’on se souvient de l’indignation peu républicaine de Jean-Luc Mélenchon quand son domicile avait été perquisitionné sur décision de la justice en octobre 2018. Et Mélenchon n’est pas le seul : Bruno Retailleau a pu déclarer en septembre 2024, dans Le Journal du Dimanche que "L'État de droit, ça [n’était] pas intangible, ni sacré" [dans le contexte du meurtre de Philippine, une adolescente, par un Marocain en situation irrégulière], et droite et extrême droite s’accordent pour dénoncer un prétendu "gouvernement des juges"

LSB : Pour moi, il y a bel et bien une symétrie forte entre RN et LFI. Ce sont deux partis radicaux. La gauche radicale fait peser sur le pays une menace économique qui n’est pas négligeable ; le populisme anti-riche (et l’on est riche à partir d’un seuil de revenu assez bas selon les mélenchonistes !) peut conduire le pays à la ruine et nuit à la cohésion sociale. Je rappelle aussi que Jean-Luc Mélenchon a fait l’éloge du dictateur venezuelien Chavez, qu’il n’avait rien contre Maduro, ancien président autoproclamé du Venezuela en dépit de la victoire de Juan Guaido ou qu’il ferme volontiers les yeux sur les agissements d’États liberticides quand ils sont "de gauche". J’ai évoqué plus haut la mort de Quentin Deranque et l’attitude inqualifiable de LFI, incapable de la moindre contrition et compassion. Aucun texte de LFI ne remet nommément en cause l’État de droit, mais permettez-moi de rester extrêmement sceptique, au regard des faits précités, sur la compatibilité de ce parti avec la démocratie libérale. 

Le RN, lui, n’est pas un parti libéral : ni économiquement, ni politiquement, ni dans sa conception de la liberté individuelle. Ses positions vont contre la libre concurrence, l’innovation ou la libre entreprise. Il faut aussi rappeler son lien avec la Russie de Vladimir Poutine, très problématique en contexte de guerre

NM : En réalité, le RN n’a pas vraiment de doctrine économique, il dit une chose et son contraire : non à la réforme des retraites, et non à la taxe Zucman [impôt plancher de 2 % sur les 1 800 plus hauts patrimoines]. Il maintient à dessein sa doctrine économique dans le flou pour faire cohabiter des électeurs qui sont des "ennemis de classe" (ouvriers et petits patrons)

Qu’en est-il de la traduction médiatique du cordon sanitaire ?

LSB : Dans les médias, le cordon sanitaire a disparu à l’égard des "politiques" parce que le principe qui prévaut est celui du traitement égal des candidats, auxquels on donne le même temps de parole

Sur le terrain du débat d’idées, les intellectuels de droite sont davantage présents sur les chaînes privées, mais c’est parce qu’on les invite moins sur les chaînes publiques - il n’existe pas de chiffres officiels, mais des faisceaux d’indices. Je suis convaincue que des chaînes telles qu’Europe 1 ou Cnews n’auraient pas eu tant de succès si l’offre des chaînes publiques avait été pluraliste. Je défends pour ma part une conception assez maximaliste de la liberté d’expression : si certaines idées sont vraies ou bonnes, il faut les prendre en compte, si elles sont fausses, il faut le prouver

NM : En tout cas, la droite et l’extrême droite sont surreprésentées sur les chaînes du groupe Bolloré. 

LSB : C’est aussi que les personnalités de gauche qui sont invitées n’y vont pas ! 

NM : Certes, mais elles ont peur de se faire couper la parole, insulter et de ne pas pouvoir placer un mot ! 

LSB : Je conviens que certaines émissions n’offrent pas les conditions minimales d’un débat apaisé et contradictoire. Mais il y a beaucoup de refus qui sont des refus "de principe", certains estimant qu’aller dialoguer sur tel ou tel plateau revient à "se salir"

Aujourd’hui, il est un peu tard pour appliquer un cordon sanitaire médiatique. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut rien faire : il faut veiller à appliquer la loi face à tout propos raciste, xénophobe ou non-démocratique, et surtout se battre sur le plan des idées.

NM : Aujourd’hui, il est un peu tard pour appliquer un cordon sanitaire médiatique. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut rien faire : il faut veiller à appliquer la loi face à tout propos raciste, xénophobe ou non-démocratique, et surtout se battre sur le plan des idées, pour assurer les conditions d’un débat réel, tel que le philosophe Habermas le définit quand il parle d’"espace public", où les gens s’écoutent parler et se répondent avec des arguments fondés sur la raison

Que changent les réseaux sociaux ?

NM :  Tout : ils rendent de facto impossiblece type d’échange. Les réseaux sociaux permettent de se lâcher, de dire tout haut ce que les autres pensent tout bas, avec un effet délétère sur la qualité du débat. Des influenceurs y font passer, sur le mode "récréatif", des idées extrêmes qui sont d’autant plus difficiles à réguler. Il ne faut toutefois pas surestimer l’influence de ces réseaux sociaux : d’abord, tout le monde n’y va pas, loin de là ; ensuite, ils tendent à renforcer les convictions préexistantes, chacun restant dans sa bulle.

LSB : Il faut reconnaître que les réseaux sociaux ont permis à une partie de la droite de s'exprimer et de se faire entendre. En dehors de cela, je pense que les réseaux entrent en contradiction directe avec l’essence même du débat dans une démocratie libérale. Lors d’un débat de presse, radiophonique ou télévisé, on parle chacun à son tour, on doit s’écouter, développer un minimum sa pensée. Même si cela ne marche pas toujours, cela oblige à une certaine modération, les impolitesses sont au moins limitées. Sur les réseaux sociaux, on ne parle pas ensemble : on tient une "conversation solitaire" qui contrevient aux règles élémentaires de la "discussion" démocratique. On est débarrassé de la contrainte que constitue la présence d'un autre être humain réel en face de soi. Certains pensent que c'est pour le meilleur ; je crois que c'est pour le pire


Propos recueillis par Hortense Miginiac
Copyright : Fllow

 

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