AccueilExpressionsL’opinion publique et l’Europe : entre attentes fortes et syndrome d’incapacité 26/10/2026 L’opinion publique et l’Europe : entre attentes fortes et syndrome d’incapacitéEuropeUnion EuropéennePARTAGER Thierry Chopin Professeur associé à Sorbonne Université et expert associé Europe. Jeanne Lebaudy Chargée de projets - Programme Europe Alors que l’UE est confrontée à de nombreuses crises (géopolitique, énergétique et sociale), ses citoyens sont désormais une majorité à considérer que l’appartenance de leur pays à l’UE est une bonne chose mais sous cet apparent consensus, les réalités sont contrastées. Comment se positionne la France par rapport aux autres États-membres et quelles sont les conséquences de sa "spécificité", qui consiste dans le double décalage entre une culture politique unitaire loin de la culture européenne du compromis et une culture socio-économique marquée par une certaine défiance à l’égard du libéralisme ? Quelles sont les préoccupations des Européens ? Cet article, en partenariat avec Verian, examine la manière dont les citoyens européens considèrent l’appartenance de leur pays à l’UE.La démocratie relève de la combinaison entre un principe de pouvoir, dont il est attendu une capacité d’action efficace, et un principe de légitimité, placé au fondement du pouvoir en question : le Demos et le Kratos. La légitimité d’un régime politique, au niveau national comme au niveau supranational, est liée à la "confiance" que lui accorde la "communauté des citoyens". La question du soutien de l’opinion, véritable "génie invisible de la cité" (selon la belle expression de Guglielmo Ferrero), est essentielle.Dans le cas de l'Union européenne, la question de la confiance et des indicateurs permettant de mesurer les attitudes des citoyens vis-à-vis de la construction européenne a fait l’objet de nombreuses recherches, lesquelles placent le concept de "soutien" au centre de l’analyse. En particulier, les travaux de David Easton sont ici très utiles, notamment sa distinction entre "soutien diffus" et "soutien spécifique". La distinction entre soutiens "diffus" et "spécifique" permet de ne pas mettre sur le même plan d’analyse l’attachement aux principes de l’intégration européenne (le soutien "diffus") d’un côté, et les évaluations ou demandes en matière de politiques publiques (ce que l’on appelle le soutien "spécifique") de l’autre.Nous utiliserons ici cette distinction afin d’examiner les dynamiques de soutien de l’opinion publique au sein des États membres vis-à-vis de l’Union européenne avec une attention particulière portée à l’opinion publique en France.Naturellement, l’opinion publique n’est pas monolithique. Des facteurs sociologiques puissants jouent un rôle prépondérant dans le rapport des Français à l'Europe. Les données montrent une forte résilience de la fracture sociale et du "biais sociologique" que les opinions à propos de l’Europe révèlent habituellement. L’effet diplôme, plus puissant que l’effet d’âge ou de génération, joue un rôle de catalyseur des effets du statut social sur les opinions. Par ailleurs, l’opinion publique ne peut être abordée d’un point de vue statique et celle-ci a connu des évolutions significatives en France : d’un "consensus permissif" (c’est-à-dire une acceptation relativement passive des citoyens et une large marge de manœuvre laissée aux élites politiques) durant les premières décennies de l’intégration européenne, la "question européenne" est progressivement entrée dans le champ du débat démocratique, donnant lieu en France à l’émergence d’un euroscepticisme spécifique.Un "soutien diffus" à l’Union qui demeure majoritaire, malgré une opinion publique en France toujours singulièrement sceptiqueL’appartenance à l’Union continue d’être largement perçue comme une bonne choseÀ l’échelle de l’Union, les attitudes à l’égard de l’intégration européenne restent globalement positives. Selon l’Eurobaromètre Standard 2026 (ci-après la référence, sauf mention contraire), 58 % des Européens considèrent que l’appartenance de leur pays à l’UE est une bonne chose et 72 % estiment que leur pays en a bénéficié. Une majorité relative a également une opinion favorable de l’UE, même si les opinions sont plus partagées sur ce point : 45 % en ont une image positive, 35 % une image neutre et 19 % une image négative.La France se montre comme à son habitude systématiquement plus critique que la moyenne européenne sur ces indicateurs : 44 % des répondants en France considèrent l’appartenance à l’UE comme une bonne chose, soit 14 points de moins que la moyenne européenne ; 58 % estiment que la France a bénéficié de son appartenance à l’UE, contre 72 % à l’échelle européenne. L’enquête du Parlement européen du printemps dernier fait état d’un constat similaire. La France y enregistre d’ailleurs le deuxième résultat le plus faible parmi les 27 États membres sur cette question. Ce regard plus critique se retrouve dans l’image de l’UE : seuls 35 % des répondants en France en ont une image positive, contre 45 % dans l’ensemble de l’Union.Une confiance qui s’est renforcée à l’échelle européenne, mais qui reste plus fragile en FranceUn peu plus de la moitié des Européens déclarent faire confiance à l’UE, tandis que 60 % se disent optimistes quant à son avenir. Ces résultats s’inscrivent dans une évolution de plus long terme : la confiance des citoyens européens envers l’Union s’est renforcée au cours de la dernière décennie. En 2016, 55 % des Européens déclaraient ne pas avoir confiance dans l’UE. Dix ans plus tard, le rapport de confiance apparaît inversé, témoignant d’une évolution progressivement plus positive du regard porté sur l’Union."En 2016, 55 % des Européens déclaraient ne pas avoir confiance dans l’UE. Dix ans plus tard, le rapport de confiance apparaît inversé, témoignant d’une évolution progressivement plus positive du regard porté sur l’Union."Il est possible de faire l’hypothèse que la brutalisation du monde autour de nous a contribué à raffermir l’identification d’un dedans et d’un dehors renforçant la cohésion interne au sein de l’UE. La dynamique consécutive aux réponses apportées aux "chocs de souveraineté" depuis dix ans (Brexit, crise sanitaire, guerre en Ukraine, crises énergétiques, guerre au Moyen-Orient, etc.) l’illustre : le fait que les Européens aient à apporter des réponses communes et solidaires à des défis externes tend à renforcer leur cohésion. Et les enquêtes d’opinion Eurobaromètre suggèrent que les opinions publiques sont devenues en effet plus favorables à la participation à cette Union comme échelle de puissance publique pertinente pour faire front commun face aux menaces extérieures.À nouveau, la France se situe en retrait de cette dynamique. La confiance dans l’UE s’établit à 38 %, soit 13 points de moins que la moyenne européenne de 51 %, ce qui place la France à l’avant-dernière position parmi les États membres. Une similarité est toutefois à relever : comme les Européens, les Français ont plus confiance dans l’UE qu’il y a 10 ans (30 % en 2016). L'écart apparaît également dans les perspectives d'avenir : seuls 45 % des répondants en France se disent optimistes quant à l'avenir de l'UE, contre 60 % dans l'ensemble de l'Union. Cet écart s'est creusé au cours de la dernière décennie : alors que l'optimisme a progressé de 10 points à l'échelle européenne depuis 2016, il est resté quasiment stable en France (+1 point). La France apparaît ainsi en retrait d'une dynamique européenne de long terme.Toutefois, 64 % des Français estiment que la France est mieux à même d’affronter l’avenir au sein de l’UE qu’en dehors, soit seulement deux points de moins que la moyenne européenne.L’attitude de l’opinion publique en France apparaît ainsi comme spécifique par comparaison aux autres opinions publiques nationales vis-à-vis de l’Union : l’attachement et la reconnaissance des bénéfices de l’Union existent, mais la confiance et l’optimisme y sont plus faibles. Autrement dit, s’il n’y a pas d’europhobie ("euroscepticisme dur") majoritaire en France, il existe une défiance beaucoup plus forte que dans beaucoup d’autres États membres.Une spécificité de l’opinion publique française vis-à-vis de l’UE ?Comment expliquer cette spécificité de l’opinion publique française vis-à-vis de l’"Europe" ? Au-delà des aspects conjoncturels, fondamentalement et de manière structurelle, les attitudes des Français vis-à-vis de l’Europe sont marquées par une logique nationale de "projection" vis-à-vis de l’Europe. Cette dernière permet de rendre compte de l’ambivalence au cœur des relations entre les Français et l’UE : ou bien cette dernière est perçue comme un "instrument" au service de la France ; ou bien elle agit comme un révélateur ou un miroir déformant de la fameuse "exception française". Dans cette perspective, plusieurs éléments explicatifs de nature "culturelle" peuvent être avancés pour éclairer le rapport spécifique que les Français entretiennent avec l’UE : d’une part, une culture politique unitaire, en décalage avec la culture européenne du compromis ; d’autre part, une culture socio-économique marquée par une certaine défiance, voire une hostilité, à l’égard du libéralisme. Celle-ci alimente des représentations souvent négatives du libre-échange et de la concurrence et, plus largement, un rapport critique au marché, au cœur de la construction européenne, comme l’illustrent en France les débats récurrents sur la politique industrielle et la politique de concurrence.Cette logique de projection nationale permet enfin de mettre en perspective les réticences françaises vis-à-vis de l’élargissement. Si 53 % des Européens sont favorables à un futur élargissement (contre 40 % qui y sont opposés), les écarts entre États membres sont néanmoins considérables. Le soutien atteint 71 % en Espagne et à Malte, 70 % en Lituanie et 67 % en Croatie tandis que la France se situe à l’autre extrémité du spectre : 54 % des Français sont opposés à l’élargissement et seulement 35 % y sont favorables. L’écart avec la moyenne européenne est particulièrement marqué : le soutien français se situe 18 points en dessous de la moyenne européenne. Là encore, l’ambivalence au cœur de la logique de projection française vis-à-vis de l’Europe constitue un facteur d’explication central. Depuis les débuts de la construction européenne, la France a su combiner deux visions radicalement différentes de la raison d'être de son engagement européen : d'un côté, le projet des "pères fondateurs" (convergence des intérêts des États membres) et, de l'autre, le projet gaulliste d’une Europe comme instrument permettant à la France de promouvoir ses intérêts nationaux. Avec les élargissements passés, les Français découvrent que "l’Europe n’est pas la France en grand "! C’est sans doute la raison principale des discours nostalgiques, en France en particulier, sur la "petite Europe" et de la difficulté à assumer le changement d’échelle de l’Union élargie. Cette difficulté est renforcée par la géopolitisation de l’Europe depuis la guerre en Ukraine et le retour de la question de l’élargissement en bonne place sur l’agenda européen.Par ailleurs, cette défiance envers l’Union européenne s’inscrit dans un contexte français plus large de méfiance envers les institutions. Qu’il s’agisse des partis politiques, des médias ou des institutions politiques (nationales et internationales telles que les Nations Unies ou l’OTAN où la France est systématiquement en deçà de la moyenne européenne), les Français expriment généralement des niveaux de confiance inférieurs à ceux observés chez leurs voisins européens. Cette défiance s’accompagne d’un pessimisme particulièrement marqué quant à l’avenir du pays. Le rapport critique des Français à l’UE ne constitue donc pas une exception, mais s’inscrit dans une crise de confiance plus générale envers les institutions et leur capacité à agir.Un "soutien spécifique" reflétant une demande croissante de protection à l’échelle de l’UnionFace à un environnement plus incertain, une demande croissante d’action collective à l’échelle européenneConcernant le "soutien spécifique", l’enquête du Parlement européen datant du printemps dernier suggère que le soutien à l’UE repose de plus en plus sur une demande de protection collective. 75 % des Européens considèrent que l’UE est un pôle de stabilité dans un monde troublé. Neuf sur dix estiment que les États membres devraient s’unir davantage pour faire face aux défis mondiaux à venir, tandis que 73 % considèrent que l’UE a besoin de davantage de moyens pour y répondre. L’Eurobaromètre Standard confirme cette attente : 61 % estiment que davantage de décisions devraient être prises à l’échelle européenne. Cette demande de protection est corrélée à un sentiment globalement pessimiste vis-à-vis de l’environnement international. Une majorité d’Européens (58 %) portent en effet un regard pessimiste sur l’avenir du monde. Une tendance à la hausse depuis l’année dernière.Sur ce point, les données confirment l’ambivalence française vis-à-vis de l’UE. 43 % des répondants en France se disent optimistes quant à l’avenir de leur pays, contre une moyenne européenne de 58 %, tandis que 24 % se disent optimistes quant à l’avenir du monde, contre 38 % à l’échelle de l’UE. Les Français sont donc, sans surprise, singulièrement plus pessimistes que les Européens. En revanche, trois quarts des répondants en France considèrent que l’UE constitue un pôle de stabilité dans un monde troublé, soit exactement la moyenne européenne ; 91 % souhaitent que les États membres soient davantage unis face aux défis mondiaux, légèrement plus que la moyenne européenne de 90 %, tandis que 71 % estiment que l’UE a besoin de davantage de moyens pour y répondre. C’est bien là toute l’ambivalence française :alors que les Français se montrent nettement plus critiques que la moyenne à l’égard de l’Union, ils s’en distinguent beaucoup moins lorsqu’il s’agit des attentes placées dans l’échelon européen.Une demande de protection socio-économiqueAu niveau national, les préoccupations portent majoritairement sur les enjeux économiques. La hausse des prix, l’inflation et le coût de la vie sont les thématiques plus fréquemment citées par les Européens (36 %, soit +5 points depuis l’automne 2025) et constituent désormais le premier problème national dans 20 États membres, contre 18 à l’automne 2025. Il en va de même en France, où 40 % des personnes interrogées placent cette préoccupation en tête.Cette priorité donnée aux enjeux économiques se retrouve également dans les attentes à l’égard de l’Union. À l’échelle européenne, 35 % des répondants souhaitent qu’elle agisse davantage pour réduire les dépendances dans les domaines de l’énergie, des ressources et des infrastructures, et 32 % dans le domaine de la compétitivité, de l’économie et de l’industrie.En outre, les priorités assignées au budget européen font apparaître une forte dimension sociale (même si le terme revêt des significations différentes dans les États membres). Les Européens placent en tête les affaires sociales, l’emploi et la santé publique (41 %), devant l’éducation, la formation, la jeunesse, la culture et les médias (33 %). Cette priorité sociale s'inscrit dans une tendance de long terme : déjà au printemps 2015 (Eurobaromètre Standard 83), l'emploi et les affaires sociales (43 %) et la santé publique (41 %) constituaient les premières priorités budgétaires des citoyens dans l'ensemble des États membres. Si ces deux domaines font désormais l’objet d’une seule catégorie dans l’Eurobaromètre, empêchant une comparaison directe des résultats, leur importance demeure, plus de dix ans après, malgré la montée des préoccupations sécuritaires depuis 2022.. En France, cette thématique (emploi, affaires sociales et santé publique) figure également parmi les principales priorités, citée par 39 % des répondants. Viennent ensuite l’éducation, la formation, la jeunesse, la culture et les médias, à 38 %, devant l’agriculture et le développement rural (37 %).La demande de protection adressée à l’Union est donc d’abord économique et sociale : elle associe maîtrise du coût de la vie, réduction des dépendances et préservation du modèle social.Une demande de protection en matière de sécurité à l'échelle européenneLes préoccupations liées au contexte international occupent également une place centrale. Les données montrent que le conflit au Moyen-Orient constitue le premier problème auquel l’UE est confrontée, devant la situation internationale (c’est-à-dire autres enjeux liés à la situation internationale) et l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’approvisionnement énergétique ainsi que la sécurité et la défense arrivent à égalité en cinquième position, cités chacun par 15 % des Européens.Ces préoccupations se traduisent par une attente accrue envers l’Union en matière de sécurité. La défense et la sécurité arrivent en tête des domaines dans lesquels les citoyens souhaitent que l’UE renforce son action, citées par 39 % des Européens et 44 % des Français (Enquête du Parlement européen 2026)."La défense et la sécurité arrivent en tête des domaines dans lesquels les citoyens souhaitent que l’UE renforce son action."Les priorités budgétaires confirment cette attente. À l’échelle européenne, 38 % des répondants souhaitent faire de la sécurité et de la défense une priorité du budget de l’Union, juste derrière les affaires sociales, l’emploi et la santé publique (41 %). En France, la hiérarchie s’inverse : la sécurité et la défense arrivent en tête, à 42 %, devant les affaires sociales, l’emploi et la santé publique (39 %).La France se distingue ainsi par une demande de protection particulièrement marquée en matière de sécurité et de défense, qui s’ajoute aux attentes économiques et sociales adressées à l’Union.La protection attendue de l’Union ne se limite donc pas à la sécurité extérieure. Elle recouvre une triple demande de sécurité géopolitique, économique et sociale, dont la hiérarchie varie selon les États membres. La France se distingue notamment par le poids plus important accordé aux enjeux de défense.Réduire l’écart entre les attentes et les résultats : un "test de crédibilité" pour l’UEDes attentes croissantes qui coexistent avec une appréciation critique de l’action européenneLa montée des attentes à l’égard de l’Union intervient dans un contexte où les Européens portent un jugement majoritairement négatif sur sa trajectoire. En 2026, 55 % considèrent que les choses vont dans la mauvaise direction au sein de l’UE (+3 points depuis l’automne 2025), contre 32 % qui estiment qu’elles vont dans la bonne direction (-2 points).Ce pessimisme s’inscrit dans une tendance de long terme (il était déjà majoritaire au milieu il y a 10 ans avec 54 %) et n’est pas propre à l’Union. Au niveau national, 60 % des Européens considèrent que les choses vont dans la mauvaise direction dans leur pays, contre 31 % qui estiment qu’il va dans la bonne direction. Les Européens restent donc plus optimistes quant à l’orientation de l’UE que de leur propre pays.Le phénomène est particulièrement marqué en France : seuls 19 % des répondants estiment que les choses vont dans la bonne direction au sein de l’Union, contre 32 % à l’échelle européenne, soit la proportion la plus faible parmi les 27 États membres.Ces résultats invitent néanmoins à ne pas assimiler mécaniquement insatisfaction et rejet de l’Union : le jugement négatif porté sur sa trajectoire s’inscrit dans un pessimisme plus large, qui touche également les situations nationales et l’environnement international.Si l’Union est critiquée, celle-ci est toujours considérée comme une échelle d’action pertinente dans un monde plus instable et plus hostile.L’attachement à l’UE demeure majoritaire dans les États membres, y compris en France, du point de vue de son utilité comme échelle d’action pertinente : 61 % en France contre 62 % dans l’ensemble de l’Union. L’attachement à l’Europe atteint quant à lui 67 %, contre 70 % à l’échelle européenne.L’apparente contradiction se dissipe ainsi en partie. Les citoyens peuvent juger sévèrement la trajectoire ou les résultats de l’Union tout en considérant qu’elle demeure l’échelle pertinente pour répondre à des défis qu’ils estiment de moins en moins susceptibles d’être traités au seul niveau national."Les citoyens peuvent juger sévèrement la trajectoire ou les résultats de l’Union tout en considérant qu’elle demeure l’échelle pertinente."Le cas français est particulièrement révélateur : alors que la confiance dans l’UE y est inférieure de 13 points à la moyenne européenne et que seuls 19 % des Français jugent que l’Union va dans la bonne direction, 64 % considèrent néanmoins que la France affrontera mieux l’avenir en son sein, 75 % voient l’UE comme un pôle de stabilité et 91 % souhaitent davantage d’unité entre les États membres.Une fracture entre les attentes des citoyens et l’évaluation de la capacité d’action publique nationale et européenneConcernant cette dimension du "soutien spécifique", les analyses récentes ont mis en évidence une fracture - amplifiée par les crises (guerre en Ukraine, urgence climatique, crises énergétiques etc.) - entre les attentes des citoyens vis-à-vis des institutions de l’UE et les évaluations qu’ils font de l’action de ces dernières. Les réponses les plus parlantes qui ressortent de toutes ces demandes, attentes et évaluations, ainsi que de tous ces jugements prospectifs ou rétrospectifs sur leur pays ou sur l’UE, montrent que le clivage entre opinions positives et négatives des Européens sur l’UE est fortement structuré par une vision optimiste ou pessimiste et par la confiance dans l’action publique nationale et européenne.Du côté des opinions positives sur l’UE, cela se traduit très clairement par un soutien et une confiance prononcée dans les actions de l’UE pendant et depuis la pandémie de Covid ainsi que par l’approbation des mesures en soutien à l’Ukraine ou des sanctions contre la Russie. Lorsque l’on demande à ces Européens, les plus favorables à l’intégration européenne, quels sont les deux problèmes les plus importants auxquels leurs pays doivent faire face aujourd’hui, ils citent en tête les enjeux économiques et les menaces géopolitiques. Ils expriment également un fort soutien pour davantage d’intégration européenne dans de nombreux domaines, comme c’est le cas en matière de défense. À l’opposé, les Européens les plus défavorables à l’UE et à l’intégration européenne sont pessimistes sur l’avenir de leur pays et de l’UE, mais sont avant tout caractérisés par leur très forte opposition au soutien de l’UE à l’Ukraine et insatisfaits de ses actions lors des grandes crises.Concernant plus spécifiquement la France, celle-ci fait partie du groupe des pays dont les habitants sont les moins favorables à l’UE sans pour autant qu’il y ait une volonté majoritaire de quitter l’UE. Bien que l’attitude des Français vis-à-vis de l’Europe soit caractérisée par un degré de pessimisme et de défiance qui est fort, il ne faut pas conclure à un euroscepticisme généralisé et sans nuances des Français.Surmonter le syndrome d’incapacitéLes défis auxquels nos pays et l’UE sont confrontés sont considérables : guerre sur le continent européen ; relations internationales de plus en plus tendues sur le plan économique comme géopolitique ; accélération de la transformation numérique ; nouvelle crise énergétique sous l’effet de la situation au Moyen-Orient, etc. Les menaces sont évidentes : politiques agressives de la Russie qui menacent la sécurité européenne ; excédents de production de la Chine qui menacent l’industrie européenne ; domination technologique et financière des États-Unis qui conduisent les entreprises européennes les plus prometteuses à quitter le continent.Dans un tel contexte, d’un côté, la gravité de la situation économique et stratégique ainsi que le moment critique que traversent l’UE et ses États membres font désormais largement consensus. En témoignent ces derniers mois, la réception des rapports, alarmants mais lucides, d’Enrico Letta et Mario Draghi sur la nécessité de compléter le marché unique et de renforcer la compétitivité européenne ; ainsi que la prise de conscience récente de la nécessité de réarmer l’Europe dans le contexte de fracture du camp occidental depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Mais, de l’autre, la fragmentation politique accrue dans l’UE et dans la plupart de ses États membres creuse l'écart entre l'ampleur des défis à relever et la difficulté à mettre en œuvre des réponses ambitieuses très rapidement dans un monde pourtant très instable et conflictuel qui l’exige. Cette fragmentation conduit à de grandes difficultés pour faire front commun et agir en Européens alors que la pression extérieure est très forte. Cette fragmentation présente ainsi un triple risque politique, économique et stratégique.C’est à cette question clé - comment organiser et faire agir efficacement un tel système fragmenté - qu’il faut répondre pour accélérer la mise en œuvre de l’agenda économique européen et le développement d’une défense collective à l’échelle européenne. Il en va de la capacité de l’Europe à ne pas perdre la course de vitesse engagée avec les autres puissances, mais aussi à répondre aux attentes exprimées de manière majoritaire par les opinions publiques en Europe, même les plus sceptiques."C’est à cette question clé - comment organiser et faire agir efficacement un tel système fragmenté - qu’il faut répondre pour accélérer la mise en œuvre de l’agenda économique européen et le développement d’une défense collective à l’échelle européenne."Les Français et les Européens ont ainsi besoin d’une gouvernance qui incarne l’unité européenne et qui prépare la stratégie de l’Union dans le contexte international instable, incertain et de plus en plus hostile auquel ils sont confrontés. Ils ont besoin d’incarner l’agenda de "souveraineté" et de penser l’organisation ainsi que la mise en œuvre de celui-ci. Ils doivent se donner l’objectif de parler d’une seule voix et de manière suffisamment forte pour être audible et peser. Ils doivent enfin penser cette stratégie et la mettre en œuvre pour en optimiser l’efficacité. Pour cela, ils doivent s’organiser et se mettre en ordre de bataille.C’est la condition sine qua non pour surmonter le syndrome d’incapacité ainsi que le manque de crédibilité qui en découle tant au niveau national qu’européen et de redonner par là même confiance aux citoyens dans la capacité de leurs institutions à agir dans le monde actuel et à venir.Copyright ROMEO BOETZLE / AFPL’Eurobaromètre Standard est une enquête réalisée pour la Commission européenne par Verian.PARTAGERcontenus associés 21/10/2026 L’Ukraine face aux enjeux de l’intégration européenne Anastasia Fomitchova 01/07/2026 L'élargissement de l'UE, de plus en plus géopolitique ? Florent Parmentier 21/10/2026 [Le monde vu d’ailleurs] - La génération Z et l’avenir du modèle européen Bernard Chappedelaine 21/04/2026 [Débat] - 18 mois après le rapport Draghi : faut-il choisir entre Europe po... François Chimits, Nicolas Leron