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Expressions par Montaigne
SÉRIELe monde vu d'ailleurs 21/10/2026

[Le monde vu d’ailleurs] - La génération Z et l’avenir du modèle européen

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[Le monde vu d’ailleurs] - La génération Z et l’avenir du modèle européen
 Bernard Chappedelaine
Bernard Chappedelaine  - contributeur externe
Ancien conseiller des Affaires étrangères
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Le monde vu d'ailleurs

Le déferlement de violences urbaines en marge des manifestations de lycéens et d’étudiants français indigne et surprend les observateurs étrangers. "Même pour un pays habitué aux insurrections de rue, les évènements du week-end dernier sont choquants", admet The Economist. De nombreux commentateurs et experts font aussi des revendications de ces jeunes l’illustration des problèmes que rencontre la génération Z et des difficultés croissantes des sociétés européennes à trouver des compromis et à promouvoir une vision commune de l’avenir.

La dimension européenne des protestations

La génération Z a renversé les gouvernements au Bangladesh, au Pérou et à Madagascar. En Inde, elle est à l’origine du plus important mouvement de protestation depuis des années, qui a contraint à la démission le ministre de l’Éducation, rappelle le New York Times. Dans les Balkans occidentaux, note l’agence Associated Press, les jeunes générationsse sont également mobilisées contre les gouvernements en place. En Albanie, le mouvement "Flamingo", du nom du projet immobilier, très critiqué, de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, a formulé des revendications sociales et en matière de logement ; en Serbie, les étudiants dénoncent depuis près de deux ans la corruption et contestent le retour de l’ancien président Vučić à la tête du gouvernement à l’issue des élections du 25 octobre. Le week-end dernier a encore été marqué par des manifestations, qui ont été violentes en Albanie et en Italie, rapporte CNN. Au sein de l’UE, à Lisbonne, des milliers de personnes ont protesté contre la hausse du coût de la vie et du logement. Le mouvement de contestation de la jeunesse en France a fait école en Italie le week-end dernier dans plusieurs grandes villes ("Facciamo come in Francia"), qui a fait que Milan a également été le théâtre pendant deux nuits consécutives d’affrontements et de pillages, le syndicat CGIL a annoncé une grève générale le 20 novembre, relève El Pais. En Belgique, la mobilisation s’est faite contre des coupes budgétaires et le projet de hausse des frais d’inscription universitaire. L’hebdomadaire Newsweek a publié une carte des pays concernés par ces mouvements (France, Belgique, Europe du sud).

Ce qui apparaît comme un phénomène de contagion de la protestation des jeunes sur le continent européen s’explique en premier lieu par le fait que les difficultés qu’ils rencontrent sont comparables, estime la Tageszeitung (taz). Le quotidien alternatif berlinois évoque la question du logement et du coût de la vie en France et dans la péninsule ibérique. Le responsable du syndicat d’étudiant allemand fzs a fait part à la Frankfurter Rundschau de sa solidarité avec le mouvement en France et n’a pas exclu des manifestations en Allemagne, où les étudiants sont aussi confrontés à des difficultés matérielles dans leurs études et à un avenir incertain. De plus en plus les jeunes prennent conscience que la promesse d’un avenir garanti ne peut être tenue et que même en consentant beaucoup d’efforts, ils ne connaîtront pas d’ascension sociale, y compris dans la riche Europe, explique Manuela Honsig-Erlenburg dans Der Standard. Effectivement, souligne Emanuele Rossi sur le site Decode39, le mécontentement dépasse largement les revendications économiques, il met en évidence, en particulier dans certains segments des jeunes générations, des tensions sociales, une méfiance à l’égard des institutions, une érosion des références communes et une inquiétude sur son destin personnel.Ces mouvements de protestation à l’échelle européenne pourraient conduire à une révolte comparable à celle de 1968, qui avait notamment concerné l’Allemagne, avance Éric Bonse dans la taz.

Un phénomène générationnel

La colère actuelle des jeunes est justifiée, car "les personnes âgées ont rompu le contrat générationnel dont elles ont elles-mêmes bénéficié", estime le World Politics Review (WPR). Le mécontentement actuel qui traverse l’Europe a des origines diverses - école, logement, retraite, emploi - mais c’est aussi un "combat générationnel autour d’un gâteau économique limité par la croissance économique chroniquement faible du continent", analyse le New-York Times. Aujourd’hui, les manifestants exigent plus de ressources pour les jeunes, il y a peu, d’autres protestataires demandaient plus d’argent pour les plus âgés : on pourrait dire, d’après le quotidien, qu’ils sont aussi en lutte les uns contre les autres. Le quotidien new-yorkais se réfère au concept de "gérontonomie" développé par Tim Vlandas pour analyser une société démocratique qui, en raison de leur poids démographique croissant, satisfait les priorités des électeurs les plus âgés, ce qui conduit à la stagnation et aussi à un conflit de générations dans un contexte de baisse de la natalité en Europe. Le journal rappelle la bataille autour de la réforme des retraites en France, où le taux de chômage des jeunes atteint 20 % et où les pensions représentent environ le quart des dépenses publiques, ce qui pourrait conduire à une crise de la dette. Ce contraste s’exprime dans le comportement électoral des différentes générations, souligne El Pais. En Espagne, 51 % des plus de 65 ans se déclarent proches du Parti populaire (PP) ou du Parti Socialiste (PSOE), alors que les jeunes plébiscitent le parti d’extrême-droite Vox. En Italie, près de la moitié des jeunes de 18 à 34 ans soutiennent le bloc de gauche, et moins de 30 % la coalition de Giorgia Meloni. En France, 77 % des jeunes affichent leur proximité avec le RN ou LFI. Les jeunes évoluent dans un contexte d’insécurité et de précarité, observe El Pais. Au sein de l’UE 15,4 % des moins de 25 ans sont sans emploi, alors que le taux de chômage est de 6,1 % pour l’ensemble de la population.

La question de l’intégration

Dans certains cas, indique Emanuele Rossi,se superposent des tensions identitaires au sein des groupes issus de l’immigration. Il s’agit d’un phénomène distinct qu’on ne doit pas généraliser ni relier directement à la violence, mais qui contribue à la complexité des divisions des sociétés européennes.Aux États-Unis, les dirigeants républicains se sont cependant immédiatement saisis des émeutes dont la France a été le théâtre le week-end dernier, rapporte le Washington Post. "La France brûle. Fermez vos frontières et reprenez le contrôle avant qu’il ne soit trop tard", a écrit Donald Trump sur son réseau Truth Social, quant à JD Vance il accuse les "libéraux occidentaux d’importer le tiers monde" et illustre son message par une séquence de la mairie de Limoges en feu. Les autorités françaises n’ont quant à elles pas mis en cause les immigrés dans les violences du week-end, relève Associated Press.Les chefs de gouvernement hongrois et polonais ont toutefois saisi cette occasion pour relancer le débat européen sur l’immigration, note Fox News. "L’Europe peut compter sur la Hongrie", a réagi Péter Magyar. "Face à ces destructions insensées et à cette violence injustifiable, il est peut-être clair pour tous que […] nous n’allons pas relâcher sous la pression la protection de notre frontière ou la politique migratoire". Quant à Donald Tusk, il a souligné que "la Pologne ne répétera pas les erreurs d’autres pays européens, et ne paiera pas pour elles".

En Allemagne, certains pointent les failles de la politique d’intégration en France."Les explosions régulières de violence de masse ont leur origine dans une politique migratoire dysfonctionnelle", elles sont "attisées par une gauche radicale, qui depuis des années se mobilise avec des islamistes contre la société française", estime l’anthropologue et spécialiste de l’islam Susanne Schröter, interrogée par Bild. "Ce n’est pas du racisme que de dire que les pilleurs, incendiaires et casseurs qui ont sévi le week-end dernier à Paris et à Marseille ont certes un passeport français mais qu’ils ne se sentent aucunement engagés vis-à-vis de la communauté française" écrit la correspondante de la FAZ à Paris. En dépit des mesures mises en œuvre (dédoublement des classes, apprentissage), le modèle républicain est en échec notamment parce que l’argent et la volonté politique ont manqué pour affecter des enseignants bien rémunérés dans les quartiers défavorisés, estime Michaela Wiegel. Il est vrai aussi qu’aussi longtemps qu’une majorité des électeurs ne veut pas remettre en cause l’âge de départ à la retraite et la durée hebdomadaire de travail, la France ne peut financer les investissements nécessaires à l’éducation des générations futures, conclut-elle.

Un modèle européen en stagnation qui peine à fabriquer du consensus

Les jeunes générations européennes jugent leur avenir de plus en plus hypothéqué par des gouvernements plus sensibles à la pression fiscale émanant des marchés et de Bruxelles, analyse le World Politics Review. Il y a 20 ans, au lendemain de la crise financière internationale, rappelle ce média, les mêmes gouvernements ont donné la priorité au sauvetage des patrimoines des générations âgées plutôt qu’aux mesures de relance de l’emploi. Plus récemment, après la pandémie de Covid, qui menaçait principalement les anciennes générations, les dirigeants ont rapidement oublié les promesses faites aux jeunes de "reconstruire en mieux". L’impact politique de cet avenir obscurci est visible dans l’attrait qu’exercent sur les jeunes générations les populistes de droite et de gauche, or cette attirance constitue une menace pour les démocraties libérales, qui sont fondées sur un certain degré de modération afin que la politique ne devienne pas un jeu à somme nulle qui érode la cohésion sociale. C’est aussi une stratégie à courte vue, du fait des dommages causés au capital humain, alors que l’Europe doit rester compétitive dans un monde caractérisé par une rivalité géo-économique croissante, avertit WPR.La frustration croissante des jeunes est au moins en partie le résultat de la réalité démographique, observe aussi le Christian Science Monitor (CSM). Les personnes âgées, de plus en plus nombreuses, sont considérées comme des électeurs plus fiables que les jeunes qui se sentent politiquement marginalisés, "l’exemple le plus frappant étant celui des protestations en France", note le CSM. "Confrontés à des choix difficiles en matière de sécurité, de retraites et de dépenses sociales, peu d’électeurs européens semblent disposés à consentir les sacrifices que les économistes estiment nécessaires", écrit le journal. "Certains analystes mettent en cause les électeurs eux-mêmes, considérant qu’ils ne veulent pas voir la situation dans son ensemble, d’autres imputent aux élites un manque de leadership, mais le dénominateur commun est clair, les gens ne sont pas prêts à des sacrifices s’ils pensent que le système ne fonctionne plus. Si la confiance dans le gouvernement chute, les décisions difficiles sont plus difficiles à prendre", conclut le Christian Science Monitor.

Sébastien Lecornu est confronté à un dilemme, remarque Der Standard : s’il répond aux demandes financières des lycéens, il provoque une réaction des marchés financiers, s’il fait l’impasse sur ces demandes, il risque un nouveau mouvement social d’ampleur, comparable à celui des "Gilets jaunes.". Emmanuel Macron avait été élu pour réduire la fracture sociale, mais il n’a pu rassembler la société française pendant sa présidence, remarque le Handelsblatt. Alors qu’il s’approche du terme de son second mandat, la France est fragmentée et confrontée à un défi impopulaire - réduire le déficit public pour éviter un désastre financier, résume le Washington Post. Les Français ont un terme pour décrire ce "cercle vicieux", celui d’"engrenage", écrit le directeur pour l’Europe de l’Eurasian group, Mujtaba Rahman. Plusieurs crises sont en gestation dans ce pays et elles s’alimentent les unes les autres : celle de la démocratie libérale et de la fragmentation politique, celle causée par la mauvaise gestion des finances publiques et celle due à la désaffection des jeunes. Dans son allocution télévisée, Emmanuel Macron a mentionné certaines demandes des manifestants, mais il n’a fait aucune annonce concrète, constate CNN. L’UE est à la veille d’un "supercycle électoral" dans 4 États-membres très peuplés (France, Italie, Espagne, Pologne), "les jeunes sont frustrés du fait que, pour leur génération, les opportunités se raréfient et que leur avenir devienne plus incertain", observe El Pais. Le sentiment d’impuissance a une traduction électorale : de plus en plus de citoyens en colère votent pour des partis défendant des positions extrêmes, souvent autoritaires et critiques de la démocratie parlementaire, observe Manuela Honsig-Erlenburg qui déplore que "les partis traditionnels n’offrent pas de vision de l’avenir et se contentent de paroles apaisantes ou de haussements d’épaule résignés". "Nous sommes à un moment décisif pour l’avenir de l’Europe", souligne l’éditorialiste du Standard, l’UE a "plus que jamais besoin d’un récit commun, transnational, d’une vision du futur". Les échéances électorales vont se dérouler alors que plusieurs villes européennes sont transformées en champ de bataille, mais aussi, observe Associated Press, à un moment critique du soutien que l’Europe apporte à l’Ukraine, des ouvertures que Donald Trump fait au président Poutine et dans un contexte géopolitique menaçant dans lequel la Russie est accusée d’augmenter la fréquence de ses attaques hybrides à l’encontre les pays de l’OTAN.

Copyright Kenzo TRIBOUILLARD / AFP
Des manifestations à Paris le 8 octobre 2026

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