Expressions par Montaigne
21/10/2026

L’Ukraine face aux enjeux de l’intégration européenne

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L’Ukraine face aux enjeux de l’intégration européenne
 Anastasia Fomitchova
Anastasia Fomitchova  - contributeur externe
Politiste, spécialiste de l’Ukraine

L’Ukraine a déposé sa demande d’adhésion à l’UE le 28 février 2022, quatre jours après le début de l’invasion russe à grande échelle. Officiellement pays candidat depuis le 23 juin 2022, elle fait face à une double contrainte : adopter des réformes structurelles sans compromettre l’économie de guerre. Quelles sont les motivations et les inquiétudes de la population, qui soutient très largement l’adhésion, vis-à-vis de l’UE ? Quel en pourrait être l’impact sur l’économie ukrainienne ?

Depuis le début de l’invasion russe à grande échelle du 24 février 2022, l’intégration européenne s’est imposée comme une question centrale dans l’agenda politique du gouvernement ukrainien. L’ouverture à l’été 2026 des deux premiers groupes de chapitres ("clusters") de négociation marque l’aboutissement d’un processus accéléré par la guerre d’agression russe, celle-ci ayant largement effacé le clivage pro-russe/pro-Europe qui structurait auparavant la vie politique autour de l’orientation géopolitique du pays. Alors que l’adhésion à l’Union européenne fait désormais l’objet d’un large consensus, tant au niveau des élites politiques que de la société, sa mise en œuvre soulève des enjeux d’ordre économiques et sociaux.

La candidature de l’Ukraine, une ligne de partage politique ancienne

Si l’intégration à l’Union européenne est un enjeu déterminant de la guerre avec la Russie, cette question n’est pas récente. En 2013, le choix du président Viktor Ianoukovitch de ne pas signer l’accord d’association avec l’Union européenne au profit d’un accord d’Union Douanière Eurasienne avec Moscou avait déclenché les premières manifestations du Maidan. Après trois mois de mobilisations fortement réprimées, Viktor Ianoukovitch avait fui le pays avant d’être destitué par le parlement. Après l’organisation d’élections anticipées, le 27 juin 2014, l’Union européenne a signé un accord d’association avec l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie dans le cadre de sa politique de voisinage (PEV), et cette orientation européenne est inscrite dans la Constitution ukrainienne en 2019. Dans ce contexte, le rapprochement avec l’UE s’accompagne d’une conditionnalité accrue en matière de réformes institutionnelles. L’aide macro financière européenne est notamment conditionnée à la mise en œuvre de réformes destinées à rapprocher l’État ukrainien des standards européens de gouvernance. Ces exigences amènent également à la mise en place de mécanismes de lutte contre la corruption à l’échelle locale et nationale pour renforcer les institutions étatiques face aux pratiques de prédation qui avaient contribué à forger le système politico-économique depuis le milieu des années 1990, dans un contexte de faiblesse de l’État de droit.

"L’opposition à l’intégration européenne est principalement portée par des partis et des acteurs politiques et économiques qui défendent le maintien de liens forts avec la Russie."

Historiquement, l’opposition à l’intégration européenne est principalement portée par des partis et des acteurs politiques et économiques qui défendent le maintien de liens forts avec la Russie. Ce clivage ressort particulièrement dans la géographie électorale du milieu des années 2000, avec un sud-est fortement industrialisé favorable à Viktor Ianoukovitch, candidat du "parti des régions", tandis que le centre et l’Ouest soutiennent le candidat libéral et pro-européen Viktor Iouchtchenko. Avant l’intervention russe de 2014, l’industrie lourde bénéficiait notamment de débouchés sur le marché russe, tandis que les groupes industriels et oligarchiques qui la dominaient avaient contribué à façonner une économie rentière, fondée sur leurs liens avec le pouvoir politique et un accès privilégié aux ressources de l’État russe. En 2013, toutefois, indépendamment de leur ancrage régional, une partie des élites économiques dont les intérêts étaient favorisés par l’ouverture aux marchés européens a soutenu les manifestations du Maidan et l’orientation européenne face aux pratiques de prédation du clan présidentiel de Viktor Ianoukovitch. Pour une partie de la société ukrainienne, la voie européenne représente également la possibilité de rompre avec ces pratiques en rapprochant l’État des exigences européennes de transparence et de responsabilité des gouvernants, les représentations collectives associant ainsi le rapprochement avec l’UE à la transformation d’un modèle politique et économique hérité de la période postsoviétique.

Après 2014, les forces politiques issues de ce courant "prorusse" se regroupent notamment au sein du "Bloc d’opposition" dont la scission fin 2018 donne naissance à la "plateforme d’opposition - pour la vie", principale force politique de ce courant qui arrive en deuxième position au parlement avec un total de 13 % des voix aux élections législatives de 2019, derrière le parti présidentiel Parti des régions (43,16 %) qui remporte la majorité absolue. Le bloc d’opposition défend notamment une Ukraine neutre et non-alignée, ainsi que des négociations avec Moscou pour mettre fin à la guerre dans le Donbass. La Plateforme d’opposition propose également de revoir les conditions du libre-échange avec l’UE en mobilisant des arguments sociaux et industriels liés à la protection des emplois et des secteurs encore dépendants du marché russe.

Si l’orientation européenne est inscrite dans la Constitution ukrainienne depuis février 2019 (Zelensky est élu en avril), l’invasion de 2022 amène à une accélération du processus d’adhésion à l’Union européenne, dont l’accord d’association signé en 2014 ne constituait pas un préalable en soi. Le 28 février 2022, soit quatre jours après le début de l’invasion à grande échelle, l’Ukraine dépose sa demande et obtient officiellement le statut de pays candidat le 23 juin de la même année. Au niveau politique, l’invasion russe à grande échelle et l’instauration du régime de la loi martiale modifient profondément l’équilibre institutionnel ukrainien, avec une centralisation du pouvoir autour du bureau présidentiel et du Conseil de sécurité national et de défense (CSND). Cette nouvelle configuration s’accompagne d’une intense activité législative portée par les exigences du processus d’intégration. Bien que ses membres continuent de siéger au parlement, l’opposition prorusse se retrouve limitée par la suspension en mars 2022 des activités de plusieurs partis. Parmi eux, la "plateforme d’opposition pour la vie" est interdite par la justice en juin 2022, une décision validée par la Cour suprême. Parallèlement, son cofondateur Viktor Medvetchouk, un oligarque proche de Vladimir Poutine dont les chaînes de télévision relayaient la propagande russe et déjà sanctionné depuis 2021, est arrêté et remis à la Russie dans le cadre d’un échange de prisonniers.

"Longtemps incarnée par ces partis, l’opposition au processus d’adhésion se retrouve donc très fortement limitée tandis que le soutien à l’intégration européenne augmente considérablement dans la population."

Au sein de la population, un soutien très largement majoritaire à l’intégration

Longtemps incarnée par ces partis, l’opposition au processus d’adhésion se retrouve donc très fortement limitée tandis que le soutien à l’intégration européenne augmente considérablement dans la population. Selon une enquête du Kyiv International Institute of Sociology, en juin 2021, 52 % des enquêtés déclaraient être prêts à voter pour l’adhésion à l’UE dans le cadre d’un référendum, un pourcentage monté à 81 % en juillet 2022. Si ce taux est aujourd’hui légèrement descendu, il atteignait encore 70 % en juin 2026, et reste par ailleurs majoritaire dans l’ensemble des régions du pays, y compris dans les territoires non occupés des régions du sud et de l’Est - historiquement plus favorables au maintien de liens avec la Russie. Outre la volonté de se détacher du passé soviétique et de Moscou, les sondages montrent que les motivations de la population portent essentiellement sur la volonté de garantir la sécurité de l’Ukraine à long terme (59 %) mais également les perspectives économiques offertes par l’intégration (57 %), ainsi que sur la garantie de l’État de droit, de la démocratie et d’une reconnaissance internationale de la place de l’Ukraine en Europe.

Intégration contre réformes : l’Ukraine en guerre face au défi de sa candidature

Dans le contexte du processus d’adhésion et selon les modalités du dispositif de l’Ukraine facility, le soutien macroéconomique est conditionné à des avancées au niveau des réformes visant à aligner les lois et les institutions avec les normes de l’UE. Ces conditionnalités permettent ainsi de soutenir des réformes réclamées par la société civile depuis 2014, notamment celles visant à lutter contre la corruption systémique et à renforcer l’État de droit. Dans une enquête de juillet-août 2025, réalisée alors que le pouvoir avait tenté de limiter l’indépendance des organes de lutte contre la corruption, 62 % citaient le soutien à ces dispositifs institutionnels parmi les formes les plus pertinentes d’assistance de l’UE, avant même l’aide aux enquêtes sur les crimes de guerre et l’assistance aux populations des territoires libérés.

En revanche, si depuis 2022 l’adhésion demeure largement soutenue, elle suscite également des inquiétudes quant aux effets économiques et sociaux liés au processus d’intégration. On retrouve notamment la crainte d’une hausse des prix, le départ des travailleurs qualifiés et les coûts supplémentaires pour les entreprises. Ces inquiétudes concernent aussi le contenu de certaines réformes, comme celle du code du travail en 2023. Présentée comme une modernisation du code hérité de la période soviétique, cette réforme avait suscité les critiques des syndicats sur une dérégulation susceptible d’affaiblir la négociation collective et le dialogue social. Par ailleurs certains secteurs, déjà fortement impactés par les destructions de guerre, se retrouvent mis sous tension par l’ajustement aux normes européennes. Par exemple, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF, CBAM en anglais), qui applique aux produits importés par l’Union européenne un coût carbone comparable à celui supporté par les producteurs européens impacte fortement l’industrie lourde, notamment le secteur de la sidérurgie, dont de nombreuses usines sont déjà détruites, inaccessibles (par exemple Azovstal et l’usine Ilitch à Marioupol, occupée par les forces russes depuis 2022) voire à l’arrêt, en raison des frappes russes, comme ArcelorMittal à Kryvyi Rih, le plus grand complexe sidérurgique du pays. Selon les estimations du GMK center, un cabinet de conseil spécialisé entre autres dans la sidérurgie, les exportations ukrainiennes de certains produits sidérurgiques auraient ainsi déjà diminué de 64 % sur les deux premiers mois de 2026 par rapport à 2025. Les paiements liés au MACF sur les exportations pourraient par ailleurs atteindre jusqu’à 1,2 milliard d’euros sur la période 2026-2030.

Alors que l'Ukraine est entrée dans sa cinquième année de guerre totale, son intégration européenne la place devant une double contrainte : adopter des réformes structurelles dont le coût pèse d'abord sur des secteurs déjà fragilisés par le conflit, comme l'agriculture ou l'industrie lourde, sans compromettre une économie de guerre qui repose largement sur le soutien public. Plusieurs organisations de la société civile ukrainienne, étroitement associées au suivi du processus d'adhésion, ont mis en garde contre le risque de "réformes de façade" et rappellent que l'adoption des textes ne vaut pas mise en œuvre, alors que la Commission européenne vient de publier un nouveau train de mesures sur les réexamens des politiques préalables à l'élargissement le 6 octobre.

Copyright NICOLAS TUCAT / AFP
Le président du Conseil européen, Antonio Costa, le président ukrainien Volodymyr Zelensky et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à Bruxelles le 18 juin 2026

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