AccueilExpressions[Jeunesses !] - Dans les rues d’Italie, la colère grondeSÉRIE Jeunesses ! 04/11/2026 [Jeunesses !] - Dans les rues d’Italie, la colère grondeEuropeSociétéPARTAGER Marc Lazar Expert Associé - Démocratie et Populisme, Italie Découvreznotre série Jeunesses !En Italie, l’automne est marqué par un soulèvement de la jeunesse. Si le mouvement est né de l’opposition des lycéens à un décret-loi porté par la présidente du Conseil Giorgia Meloni, il a rapidement étendu ses revendications. Dans un pays en proie à l’inflation, le coût de la vie devient un sujet politique brûlant et le gouvernement, en plein débat sur les finances publiques et le réarmement de la nation, est sommé de réagir. Mais comme dans d’autres pays, les demandes de la jeunesse ont parfois été éclipsées par des scènes violentes et des pillages dans les centre-villes. Pour la série [Jeunesses !] Marc Lazar revient sur le cas italien.Comme dans la plupart des pays européens, les jeunes italiens se sont mobilisés au cours de cet automne 2026. Si certaines de leurs revendications et de leurs méthodes d’action présentent des points communs avec le mouvement français, les demandes de la rue ont leurs propres spécificités.La genèse de la contestationLe mouvement a commencé le 5 octobre dans les lycées pour protester contre le décret-loi "École" du gouvernement promulgué en date du 30 septembre et limitant à 30 % le nombre d’élèves étrangers non-italophones par établissement à partir de la rentrée scolaire de 2027. Selon l’exécutif, l’objectif est d’empêcher la formation de "classes-ghettos". Ce décret interdisait aussi le port de la burqa et du niqab dans les établissements scolaires. En fait, avec ces mesures, Giorgia Meloni cherchait, dans la perspective des élections législatives de l’an prochain, à s’adresser à ses sympathisants très sensibles aux questions de l’immigration. Rapidement, des associations de lycéens et d’étudiants ont appelé à la grève, à des manifestations et à des occupations de lycées, aidés en ce sens par les réseaux sociaux - TikTok, Instagram, Telegram et une nouvelle plateforme nommée "Italia in piazza" (L’Italie dans la rue, en français) sans lien avec des partis politiques. Les revendications mises en avant par les lycéens et les étudiants concernent le coût de la vie - le prix des livres, des transports et des logements, les bas salaires - et l’état des lycées et des universités. Est également dénoncée la réduction des dépenses de l’État pour les écoles et les universités publiques au profit du "réarmement" du pays, lequel est rejeté massivement par la jeunesse. Ce dernier point constitue l’une des grandes particularités italiennes."Les revendications mises en avant par les lycéens et les étudiants concernent le coût de la vie - le prix des livres, des transports et des logements, les bas salaires - et l’état des lycées et des universités."Le mouvement monte alors en puissance. Le 12 octobre, il prend une envergure nationale et des tensions avec la police marquent les rassemblements, qui dégénèrent parfois en affrontements violents. Le 17 octobre, il s’amplifie encore et s’accompagne de violences de plus haute intensité à Turin, Bologne et Milan, la capitale lombarde étant le théâtre de scènes de saccages et de pillages. Le 30 octobre, de grandes manifestations sont organisées avec le soutien de l’USB, une organisation syndicale radicale, comparable à Sud en France, pour protester contre le coût de la vie et le réarmement. Selon l’organisation, un million de personnes défilent dans 60 villes italiennes, les chiffres du Ministère de l’intérieur en dénombrent 255 000. Des incidents éclatent à Rome, Turin et Bologne. Le coût de la vie étant désormais la préoccupation majeure des Italiens, diverses catégories sociales ont rejoint les protestations des jeunes, à l’instar des camionneurs qui, un temps, ont bloqué l’accès à certaines villes pour protester contre le prix du carburant.Les caractéristiques du mouvementLa contestation de la jeunesse italienne exprime un profond malaise social que l’on retrouve certes dans nombre de pays européens, mais elle a aussi ses caractéristiques propres. S’inspirant de leurs homologues français qu’ils suivent sur les réseaux sociaux, les jeunes italiens s’estiment mal traités dans leur quotidien et s’inquiètent des menaces qui pèsent sur leur avenir, avec la guerre en Ukraine, les menaces liées à l’intelligence artificielle et le réchauffement climatique."Mais ce qui est propre à l’Italie tient au fait que ce pays est une véritable gérontocratie due entre autres au terrible déclin démographique."Mais ce qui est propre à l’Italie tient au fait que ce pays est une véritable gérontocratie due entre autres au terrible déclin démographique. Quelques données en donnent la mesure. Les personnes de plus de 65 ans représentent près de 25 % de la population selon le rapport annuel de 2025 de l’ISTAT, tandis que les jeunes de 0 à 14 ans ne sont que 12,2 %, le pourcentage le plus bas de l’UE, et ceux entre 18 et 34 ans 20,6 %. Dans ce pays vieillissant, la situation sociale des jeunes s’avère particulièrement difficile. Parmi les jeunes de 15 à 29 ans, 33,1 % ont un travail contre 49 % en moyenne dans l’Union européenne, tandis que 13 % n’étudient pas, ne travaillent pas et ne suivent pas une formation. Le gouvernement Meloni se targue d’avoir diminué le chômage, ce qui est vrai, mais cela a principalement profité aux plus de 50 ans. Pour les jeunes, non seulement les salaires sont très bas, mais la précarité est aussi de mise. Par ailleurs, de 2014 à 2023, toujours selon l’ISTAT, un million d’Italiens ont émigré, dont plus d’un tiers sont âgés de 25 à 34 ans, et parmi ceux-ci près de 40 % sont des diplômés de niveau master. Après un record d’émigration en 2024 (189 000), celle-ci fléchit nettement, tombant à 109 000 en 2025. Toutefois, la proportion des 25-34 ans dans ce contingent reste élevée, s’élevant à plus de 40 % en 2024 et encore un tiers l’an dernier. Parmi les jeunes âgés de 11 à 19 ans, plus d’un tiers pense déjà à quitter le pays. Selon l’ISTAT, 38 % des adolescents italiens (14-19 ans) ont peur du futur, proportion qui monte à 42 % chez les jeunes filles.Une jeunesse sans repèresL’Italie est non seulement confrontée à un potentiel conflit de générations, mais elle montre aussi les signes d’un divorce entre la jeunesse et le gouvernement actuel, comme avec les partis de l’opposition, le Parti démocrate, le Mouvement 5 étoiles et Alliance Verts Socialisme qui, eux, se montrent prudents face à une mobilisation qu’ils ne maîtrisent pas. À la différence de la France où La France insoumise attire une large partie de la jeunesse, en Italie celle-ci n’a pas de débouché politique. Ce qui ne signifie pas que les jeunes soient dépolitisés. On se souvient qu’une fraction des jeunes italiens s’est mobilisée auparavant en faveur de la cause palestinienne, de la critique radicale d’Israël accusé de commettre un génocide à Gaza et pour la paix en Ukraine. Ce faisant, ils nous rappellent que l’Italie est un pays profondément pacifiste par sa culture catholique et par l’héritage lointain, mais toujours vivant à gauche, de la culture de l’ancien Parti communiste italien. Cette jeunesse politisée, sans se reconnaître particulièrement dans un parti, rejette le gouvernement et la personne de Giorgia Meloni. Celle-ci est accusée d’être proche de son ami Benyamin Netanyahou et de faire preuve d’autoritarisme. Cette jeunesse-là s’est d’ailleurs largement mobilisée pour voter au référendum sur la réforme de la justice promulguée par le gouvernement en mars 2026, contribuant à l’ample victoire du non.Cette même jeunesse a été confrontée à la question de la violence. Elle a certes fustigé la répression policière assez rude, bien moins toutefois qu’en France. Mais elle s’est divisée sur la violence des manifestants. Une large partie des jeunes l’a condamnée : à Milan, le 17 octobre, les organisateurs ont appelé à la dispersion des défilés lorsque les incidents ont éclaté. Une minorité liée à l’ultra-gauche et aux centres sociaux (du nom de ces espaces autonomes et autogérés, souvent opposés au gouvernement, en particulier à Turin et à Bologne) ont, comme c’est leur habitude, voulu en découdre avec les forces de l’ordre dans une perspective révolutionnaire et insurrectionnelle.Mais la grande nouveauté est venue des scènes de pillage, en particulier à Milan, capitale économique, financière et de la mode, dont le centre riche attire des milliardaires du monde entier. Y ont participé des jeunes, notamment une énorme proportion de mineurs (ils représentaient 81 % des 270 arrestations effectuées à Milan le 17 octobre 2026). Ils étaient pour beaucoup Italiens d’origine immigrée et immigrés étrangers venus des périphéries et des villes environnantes de la province de Milan. Depuis des mois, les cas de vols et d’agressions commis par cet ensemble démographique contre les habitants et les habitués du centre-ville étaient déjà en augmentation. Les violences d’octobre laissent l’impression d’une jeunesse attirée par le luxe ostentatoire, fascinée par les objets de consommation, se sentant discriminée, marginalisée, rejetée et invisibilisée. À Milan, des jeunes se sont livrés à un saccage en règle, moins intense toutefois qu’en France, et singulièrement à Paris, mais en se filmant aussi continûment avec leurs téléphones portables pour se regarder, s’admirer et se rendre visibles sur les réseaux sociaux. Alors que le mouvement des lycéens et des étudiants est soutenu par 77 % des Italiens selon un sondage Youtrend de la fin du mois d’octobre, le rejet de la violence est massif. C’est ce dont veut profiter Giorgia Meloni."Alors que le mouvement des lycéens et des étudiants est soutenu par 77 % des Italiens, le rejet de la violence est massif."La réponse du gouvernementLe mouvement qui touche le pays, et en particulier les émeutes du 17 octobre, représentent un démenti cinglant de l’action du gouvernement envers les jeunes et, en premier lieu, de Giorgia Meloni qui fut, rappelons-le, ministre de la Jeunesse dans le dernier gouvernement de Silvio Berlusconi entre 2008 et 2011. En effet, l’une de ses priorités est la sécurité intérieure, grâce à une politique ferme qui prêche la loi et l’ordre. En quatre ans, son gouvernement a émis pas moins de 8 décrets "sécurité" sans compter le neuvième, particulièrement sévère, adopté aux lendemains des 17 et 18 octobre. Les violences et les exactions commises ce weekend-là démontrent donc les limites de la surenchère sécuritaire de Giorgia Meloni. Aussi rejette-t-elle la responsabilité des violences sur les groupes d’extrême gauche et les centres sociaux - lointains héritiers des luttes des années 1970 -, sur les Italiens d’origine immigrée ou les étrangers présents dans la péninsule. Elle met également en cause les ingérences étrangères, diverses et variées, et exige des condamnations fermes de l’opposition, en particulier du Parti démocrate qu’elle accuse d’ambiguïté.Le gouvernement accroît la répression avec par exemple des condamnations encore plus dures pour tout participant à des affrontements, et, depuis les violences du 17 octobre, il multiplie les mesures sécuritaires : arrestations préventives, perquisitions contre des personnes suspectées d’inciter aux affrontements avec les forces de l’ordre, criminalisation des organisateurs, envoi de 500 soldats dans la capitale lombarde, imputabilité immédiate pour les 14-18 ans arrêtés qui devront, eux, démontrer leur innocence. En parallèle, le ministre de la Justice souhaite ouvrir davantage de prisons pour les mineurs.Toutes ces mesures sont aussi de la communication dirigée vers l’opinion et assurée par Giorgia Meloni en personne dans un message vidéo. Elle se doit de recouvrer une crédibilité en matière de maintien de l’ordre car son allié, le dirigeant de la Ligue, Matteo Salvini s’agite comme jamais pour rappeler qu’il fut selon lui un excellent ministre de l’Intérieur entre 2018 et 2019, tandis que le général Roberto Vannacci prétend lui aussi être l’homme de la situation. Plus que jamais, Giorgia Meloni veut apparaître comme la meilleure défenseure de l’ordre public, espérant en faire un argument de campagne pour la prochaine échéance électorale. Elle n’a pas hésité à attaquer violemment la juge qui a remis en liberté, faute de preuves selon elle, Youssef Siher, italien d’origine marocaine, suspecté par un procureur d’être le grand instigateur des mobilisations juvéniles avec son Mouvement 17 octobre. Avec ses mots destinés à la juge, elle s’en est aussi pris à l’ensemble de la magistrature, fort peu appréciée de ses électeurs. Giorgia Meloni a ainsi entonné la trompette d’une rhétorique dont elle est coutumière et qui s’avère payante dans l’opinion : elle fustige ses ennemis - les immigrés, la gauche, les juges laxistes-, et encense ses amis - la police, les commerçants, les professions indépendantes, les "honnêtes gens" et la "majorité silencieuse". La présidente du Conseil est plébiscitée dans ses dernières dispositions en matière de répression. Dans le même sondage Youtrend, 76 % des Italiens disent que les parents doivent réparer les dégâts des enfants, 75 % approuvent la présomption de responsabilité pénale des jeunes de 14 à 19 ans, 64 % le nouveau délit de participation violente aux manifestations, 59 % l’envoi de soldats à Milan, 58 % l’abaissement de l’âge de l’imputabilité pénale actuellement fixé à 14 ans.Le gouvernement ne donne pour le moment qu’une réponse répressive et sécuritaire à cet ample mobilisation sociale qui devrait encore s’exprimer à l’occasion de la grève générale annoncée pour le 20 novembre par la principale Confédération syndicale, la CGIL, et dirigée par Maurizio Landini, opposant le plus déterminé à Giorgia Meloni. C’est sans doute un bon calcul électoral mais c’est occulter le profond malaise social qui parcourt le pays. Certes, celui des jeunes générations, fort minoritaires numériquement, ne pèse pas grand-chose dans les urnes. En revanche, la protestation sourde du reste du pays contre la dégradation du pouvoir d’achat due à l’inflation risque de peser pour les mois à venir. Selon une enquête de l’ISTAT, les Italiens perçoivent la hausse des prix comme supérieure à 13 %, soit plus de deux fois l’inflation réelle du pays. Dans ce contexte, les dispositions de la future loi de finances, qui prévoient entre autres des réductions de dépenses dans l’éducation et la santé, pourraient accentuer la peur de la progression de la pauvreté dans les classes de la société italienne. Si l’opposition s’avère capable de se doter d’un programme commun, de s’allier et de se ranger derrière un ou une leader unique, elle pourrait alors représenter un concurrent légitime au gouvernement pour les élections de l’an prochain.copyright Piero CRUCIATTI / AFPPARTAGERcontenus associés 21/10/2026 [Le monde vu d’ailleurs] - La génération Z et l’avenir du modèle européen Bernard Chappedelaine 28/10/2026 [Jeunesses !] - Des routes au Parlement : les étudiants de Serbie Blanche Leridon 28/10/2026 [Le monde vu d’ailleurs] - Tensions sociales et politiques : la France au m... Bernard Chappedelaine