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Expressions par Montaigne

[La Russie s’invite à l’Élysée] - La campagne de 2007, ou l’espoir d’une relation apaisée

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[La Russie s’invite à l’Élysée] - La campagne de 2007, ou l’espoir d’une relation apaisée
 Bernard Chappedelaine
Bernard Chappedelaine  - contributeur externe
Ancien conseiller des Affaires étrangères
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La Russie s’invite à l’Élysée

Après 12 années de présidence Chirac, la campagne de 2007 ouvre une nouvelle page de l’histoire française. Si la politique internationale n’occupe pas une place importante dans les débats, les quelques mentions de Moscou oscillent entre pragmatisme et méfiance. Comment la place de la Russie dans les élections présidentielles françaises éclaire-t-elle l’évolution de l’image du Kremlin ? Dans le premier épisode de cette série, Bernard Chappedelaine revient sur les prises de position des principaux candidats.

Le contexte international : gaz russe, OTAN, Kosovo, cyberattaque en Estonie…

La campagne présidentielle de 2007 se déroule dans un environnement international en proie à des bouleversements d’ampleur. La Russie y joue un rôle important. En janvier 2007, les livraisons de gaz russe à la Pologne, à l’Allemagne et à la Slovaquie sont interrompues suite à un différend commercial entre Moscou et Minsk sur le transit des livraisons de matière première. En février de la même année, dans le cadre de la Conférence de Munich sur la sécurité, Vladimir Poutine prononce un discours qui fera date : il s’en prend vivement à l’unilatéralisme des États-Unis (dont l’intervention en Irak s’est décidée sans mandat précis), dénonce la soi-disant violation de promesses non tenues par l’OTAN concernant son élargissement à l’Est après l’effondrement de l’URSS et plaide en faveur d’un monde multipolaire. En mars, Martti Ahtisaari, envoyé spécial de l’ONU, présente son rapport sur le statut du Kosovo et recommande son indépendance sous supervision internationale. Le projet échoue toutefois, en raison du véto posé par le Russie en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’organisation. Le même mois, le Conseil renforce les sanctions économiques contre l’Iran (résolution 1747) et, en avril, le Président iranien Ahmadinejad annonce que le programme d’enrichissement de l’uranium est entré dans "sa phase industrielle". Entre avril et mai 2007, les institutions de l’Estonie sont victimes de la première cyber-attaque massive de l’histoire visant un État. Cet épisode de déstabilisation numérique s’inscrit dans une controverse qui démarre à Tallinn lorsque le déplacement d’une statue de bronze érigée en hommage aux soldats soviétiques suscite de vives protestations au sein de la communauté russophone. Fin avril, le Président Poutine annonce le gel du traité de réduction des forces conventionnelles en Europe signé en novembre 1990, en réaction au projet d’installation d’un bouclier antimissile américain en République tchèque et en Pologne.

En France, à la veille de l’élection présidentielle de 2007, malgré un contexte international dense, et comme c’est généralement le cas, les questions de politique étrangère sont peu abordées par les douze candidats en lice pour succéder à Jacques Chirac. Au cours de ses deux mandats, celui-ci avait d’ailleurs établi des relations étroites avec la Russie et Vladimir Poutine, en dépit du conflit destructeur et meurtrier en Tchétchénie, qui s’est poursuivi jusqu’en 2009.

Jean-Marie Le Pen : la coopération avec Moscou comme tradition

Parmi les principaux candidats, Jean-Marie Le Pen ne cache pas sa volonté d’établir une relation étroite avec Moscou. Dans son programme, il défend des positions qui ne peuvent que satisfaire le Kremlin. "Nous sortirons de l'OTAN, que nous avons réintégré au moment où la désintégration du Pacte de Varsovie la privait de son utilité réelle", annonce le Président du Front national. "Nous nous unirons à cet effet aux grandes Nations libres d'antique civilisation qui sont en butte aux mêmes menaces d'acculturation que nous, l'Inde, le Japon et la Russie", poursuit-il. Jean-Marie Le Pen explique que "[sa] contribution à la paix s'inspirera des principes suivants : a) intangibilité des frontières ; b) arbitrage pacifique des différends ; c) non-ingérence dans les affaires intérieures des autres États ; d) retrait de notre participation aux juridictions pénales internationales qui entretiennent les plaies des conflits passés et comportent une part importante d'arbitraire". Lors d’une réunion électorale à Lyon, le 11 mars 2007, le candidat d’extrême-droite estime que "la tentative de fédérer les nations européennes a abouti à une impasse et à leur désintégration morale et politique" et qu’il faut "s'atteler à la mise en place d'une Europe des Nations, allant de Brest à Vladivostok et englobant toutes les nations qui sont européennes par la géographie, l'histoire, la religion, la civilisation".

"L'Europe a besoin de la Russie et la Russie de l'Europe."

Ségolène Royal et le lien des peuples

La Russie n’est pas mentionnée dans le programme de Ségolène Royal, mais la candidate du PS évoque la relation avec ce pays le 11 février 2007 dans son discours de Villepinte. "Des liens séculaires et très forts nous unissent à la Russie, souligne-t-elle. Nos deux peuples ne se connaissent pas toujours assez mais se respectent et la Russie d'ailleurs appartient de plein droit [...] à l'espace de civilisation européenne". "L'Europe a besoin de la Russie et la Russie de l'Europe, affirme la candidate. Et je serai la présidente de ce lien renforcé. Et je serai aussi une Présidente intraitable lorsqu'il s'agira de dénoncer les abus de droits, les entorses aux droits de l'Homme, les crimes de guerre en Tchétchénie, où l'assassinat en plein Moscou [le 7 octobre 2006 - ndr] d'une femme d'exception, honneur de sa profession, que fut la journaliste Anna Politkovskaïa". Dans l’entretien qu’elle accorde à TV5 Monde, le 11 avril 2007, Ségolène Royal réitère sa volonté de promouvoir avec la Russie "des dialogues approfondis francs, comme d'ailleurs Madame Merkel les a eus". Mentionnant à nouveau l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, la candidate socialiste réitère sa conviction que c’est par le dialogue que "nous pouvons faire évoluer les principes démocratiques". Interrogée sur le risque d’instrumentalisation par la Russie de ses exportations d’énergie, elle répond : "c'est une question en effet qui est soulevée, [...] pour qu'il y ait un équilibre énergétique et que l'énergie ne soit pas utilisée comme un rapport de force ou comme un outil de domination". Répondant à une question du journal Le Monde adressée aux principaux candidats en lice, Ségolène Royal juge "normal que les États membres [de l’UE] cherchent à équilibrer leurs sources d'approvisionnement. C'est une question d'indépendance énergétique".S’agissant d’une éventuelle promesse de l’OTAN à accueillir l’Ukraine et la Géorgie, elle note que "c’est un engagement qui ne se prend pas à la légère. Il suppose bien sûr des valeurs communes et des garanties sur sa pérennité comme sur sa crédibilité. Il faut aussi que l'adhésion contribue à la sécurité et à la stabilité du continent européen. Au regard de ces critères, les candidatures actuelles posent encore beaucoup de questions".

François Bayrou pour l’équilibre des puissances

Le programme d'action publié par François Bayrou en vue du scrutin présidentiel de 2007 ne mentionne pas non plus la Russie dans les deux chapitres consacrés à la politique étrangère, qui plaident en faveur d’une "Europe des citoyens" et du "multilatéralisme et de l’équilibre des puissances". "La domination d'une superpuissance, l'hégémonisme, la volonté pour un seul État d'imposer son modèle de société ou de développement me sont absolument étrangers", affirme-t-il. La position de François Bayrou à l’égard de la Russie est empreinte d’une certaine méfiance. Dès 2004, il a affirmé que des ressortissants russes lui avaient proposé de "prendre en charge l’intégralité de ses frais de campagne" lors de la précédente élection présidentielle de 2002 alors qu’il était président de l’UDF. En réponse aux questions du Monde, il estime que "tout ce qui contribue à réduire la dépendance de l'Europe en matière d'approvisionnement énergétique doit être encouragé. Ce type de projet ne doit pas être perçu comme l'expression politique d'une hostilité à la Russie mais comme un instrument bienvenu de diversification économique".François Bayrou évoque aussi ce sujet en février 2007 à Strasbourg : " la Russie [a] une idée politique de la fourniture du gaz, je dis cela avec la plus extrême des prudences dans ma formulation". En réponse, il plaide pour une politique énergétique européenne, alors que, rappelle-t-il, "la Russie fournit 50 % du gaz à l'Europe". François Bayrou ne répond pas à la question du Monde sur l’élargissement de l’OTAN, et pour ce qui est de l’UE, il estime qu’il "ne peut y avoir de nouvelles adhésions tant que nous n'aurons pas redéfini précisément la vocation de l'Union et redessiné son architecture institutionnelle. Ensuite, nous devrons tenir compte de la volonté de ces pays, comme des liens qu'ils entretiennent avec la Russie".

"Sans vouloir m'ingérer dans les affaires intérieures de ce grand État, je dois dire que l'évolution de la Russie ces derniers temps est à mes yeux préoccupante".

Nicolas Sarkozy : le pragmatisme à l’égard de l’Est

Dans sa lettre aux Français, le président de l’UMP ne mentionne pas la Russie, mais il évoque régulièrement la situation du pays au cours de la campagne. Ainsi, le 28 février, il affirme lors de la présentation de son projet de politique étrangère que "ce n'est pas parce que la Chine et la Russie sont de très grandes puissances que l'on doit s'interdire de dénoncer les violations des droits de l'Homme qui y sont commises. De ce point de vue, sans vouloir m'ingérer dans les affaires intérieures de ce grand État, je dois dire que l'évolution de la Russie ces derniers temps est à mes yeux préoccupante".En avril, dans un entretien à France 2, Nicolas Sarkozy évoque la situation en Tchétchénie - 900 000 habitants, 250 000 morts, 250 000 exilés, rappelle-t-il - et considère que "soit nous défendons les valeurs universelles des droits de l'Homme et ça vaut pour les Tchétchènes comme ça vaut pour les Français, soit nous ne les défendons pas". "Je sais parfaitement, poursuit-il, que le sentiment national russe a été mis à rude épreuve toutes ces dernières années, depuis Brejnev, Eltsine, Gorbatchev, etc., mais il ne reste pas moins que la démocratie russe a des progrès à faire". Interrogé sur la vision chiraquienne d’un monde multipolaire, il considère que c’est à la fois "la seule solution" et "une réalité". Lors d’une réunion électorale à Bercy, fin avril, Nicolas Sarkozy déclare : "je veux être le Président de la France des droits de l'homme. Je ne crois pas à la Realpolitik qui fait renoncer à ses valeurs sans gagner des contrats. Je n'accepte pas ce qui se passe en Tchétchénie, ou au Darfour. Le silence est complice. Je ne veux être le complice d'aucune dictature à travers le monde". En réponse aux questions du Monde, il se montre assez circonspect sur l’OTAN ("je souhaite que le rapprochement amorcé avec l'Ukraine et la Géorgie se poursuive. Le "dialogue intensifié" peut être un premier pas vers une éventuelle intégration. Mais l'adhésion doit aussi refléter la volonté des pays concernés et de leurs citoyens"). De même, le futur Président de la République ne semble pas préoccupé outre mesure par l’utilisation possible par Moscou du gaz comme une arme de négociation  : "la question n'est pas de réduire notre dépendance vis-à-vis de tel ou tel pays en particulier, il s'agit d'organiser un approvisionnement stable et diversifié sur le long terme pour les besoins énergétiques de l'Europe". Au lendemain de son élection, alors qu’il s’apprête à rencontrer Vladimir Poutine au G8 d’Heiligendamm, il juge "très important d'avoir de bonnes relations avec la Russie. C'est un grand peuple, une grande nation" (entretien au Figaro) .

La campagne présidentielle vue de Moscou

Observateur attentif de longue date de la politique française, Youri Roubinski relève que "les trois principaux candidats" - Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou - se sont "prononcés d’une seule voix en faveur de la diversification des sources d’approvisionnement en pétrole et en gaz de l’UE depuis la région de la Caspienne en contournant les frontières de la Russie, mais ont réagi prudemment à la perspective d’une adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN". Dans une table-ronde organisée à l’issue du scrutin, Youri Roubinski souligne "l’intérêt considérable" suscité dans l’opinion par l’élection française. "Je n’avais pas vu une telle activité depuis 40 ans", admet-il, tout en remarquant que "la politique étrangère était pratiquement absente" des débats. Nicolas Sarkozy s’est borné à indiquer ses priorités et à signaler "une certaine rupture avec l’héritage chiraquien", note-t-il. Il invite à ne pas donner trop d’importance à cette déclaration et rappelle l’évolution de la position du Général de Gaulle et de François Mitterrand vis-à-vis de l’URSS et de la Russie au cours de leur présidence respective. De même avec Jacques Chirac, où dans un premier temps les crises (Bosnie, Tchétchénie, Kosovo) ont créé des tensions, puis, après l’intervention américaine en Irak, "l’amour et l’amitié ont commencé", explique Youri Roubinski. La réalité c’est que la "géopolitique" est plus forte que "les sentiments". Aussi, selon ce spécialiste des affaires françaises, il convient de ne pas "trop dramatiser l’avenir des relations franco-russes. Je ne sais pas si les déclarations "souverainistes" de Sarkozy l’emporteront sur son européisme. Et, à mon avis, il ne le sait pas non plus". Alors que, dans ses propos de campagne, il avait essentiellement évoqué la Russie pour critiquer la situation en Tchétchénie et l’évolution autoritaire du régime, "dès le G8 d’Heiligendamm, Sarkozy a confirmé le caractère privilégié des relations franco-russes et la permanence du partenariat stratégique entre les deux pays", écrit Youri Roubinski après la première rencontre des deux présidents.

copyright MYCHELE DANIAU / AFP

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