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Expressions par Montaigne
14/10/2026

Guerre en Ukraine : Accord Trump-Poutine, trahison pour un gallon de diesel

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Guerre en Ukraine : Accord Trump-Poutine, trahison pour un gallon de diesel
 Michel Duclos
Michel Duclos
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Depuis le 12 octobre, les Américains ne donnent plus l’alerte aux Ukrainiens en cas d’attaques russes sur Kiev, alors même que la Russie redouble son offensive. C’est la conséquence d’un accord signé le 9 octobre entre les présidents Trump et Poutine pour suspendre les sanctions sur les hydrocarbures russes en échange d’une relance des exportations de diesel. Que recherche Trump ? Quelles sont les conséquences pour les Européens ?

L’accord intervenu vendredi 9 octobre entre Donald Trump et Vladimir Poutine a stupéfié les alliés des États-Unis : l’Américain suspend les sanctions sur les hydrocarbures russes et le Russe s’engage à exporter vers les États-Unis un certain volume de diesel (300 000 tonnes dans un premier temps).

Dans les heures qui ont suivi, d’autres annonces ont amplifié leur stupeur : le président des États-Unis réitérait son souhait de voir l’Ukraine se doter d’un autre président que Volodymyr Zelenski, exigeait l’arrêt des frappes ukrainiennes sur les installations énergétiques russes en menaçant Kiev d’interrompre la fourniture de renseignements américains puis annonçait une "trêve énergétique" entre la Russie et l’Ukraine (sans que cette dernière n’en ait été informée au préalable).

Depuis le 12 octobre, les Ukrainiens ont cessé de bénéficier des alertes américaines sur les attaques russes sur Kiev.

Comment interpréter ces développements, d’autant plus dramatiques qu’ils interviennent à un moment où l’Ukraine fait l’objet d’offensives russes particulièrement violentes sur ses infrastructures et de plus en plus sur des populations civiles ? La réponse à cette question se situe dans l’immédiat sans doute au croisement entre deux aspects de la politique de Trump.

D’un côté, l’homme de la Maison-Blanche a entrepris de tenter de limiter les pertes attendues de ses candidats aux élections de mi-mandat de fin octobre. L’augmentation du prix du gallon de diesel est une des causes de la vertigineuse impopularité à laquelle il doit faire face. De ce point de vue, tous les experts s’accordent à noter que l’impact de l’accord sera limité : si elles ont vraiment lieu (ce qui n’est pas certain), les livraisons russes ne joueront qu’à la marge, en volume comme par leurs effets sur les prix du gallon.

Mais peut-être s’agit-il en réalité d’autre chose dans l’approche de Trump : détourner l’attention du public de la vraie cause de la perturbation du marché des hydrocarbures, c’est-à-dire la guerre qu’il a imprudemment lancée contre l’Iran ; et, au-delà, instituer le président Zelenski en bouc émissaire pour l’échec électoral que vont subir les Républicains et pour d’ailleurs bien d’autres choses.

D’un autre côté, l’accord du 9 octobre est révélateur de la nature des discussions qui ont lieu entre les émissaires de Trump et le Kremlin.

Dans les coulisses de la diplomatie, on entendait depuis quelques semaines une sorte de murmure : Jared Kushner et Steve Witkoff, envoyés spéciaux pour l’Ukraine et pour le Moyen-Orient, sont allés à Moscou pour des raisons d’égo mais rien de sérieux n’a été discuté ; les Russes sont d’ailleurs frustrés du non-professionnalisme des émissaires américains car ils aimeraient avancer dans la normalisation des relations américano-russes. Le "deal sur le diesel" révèle une autre réalité : les émissaires de Trump sont sensibles à l’appât qu’agite sous leurs yeux depuis le début M. Dmitriev, l’envoyé de Poutine ; celui-ci fait miroiter une participation de proches de Trump au capital de Lukoï, la grande compagnie pétrolière russe et toutes sortes d’autres accords commerciaux avantageux pour des intérêts américains.

Ce n’est pas un hasard si ce sont justement Kushner et Witkoff qui, dans une rencontre à Miami avec des représentants ukrainiens et des représentants des E3, ont mis ceux-ci devant le fait accompli de l’accord Trump-Poutine ce même vendredi 9 octobre (prévue pour deux jours, cette rencontre a été ajournée au bout de 24 heures).

Quelles perspectives ?

Il n’est pas impossible que la crise actuelle entre Kiev et Washington - et entre Washington et l’Europe (les grandes capitales européennes se sont déclarées solidaires de Zelenski) - trouve assez rapidement un terme. Par le passé, d’autres tensions dans le même genre ont été dépassées. Aux États-Unis même, le cadeau fait par Trump à Poutine suscite l’indignation jusque dans le camp Républicain. L’ancien vice-président, Mike Pence, a parlé de "trahison" - le mot qui vient évidemment à l’esprit de beaucoup d’observateurs.

Au même moment toutefois, la Maison-Blanche fait la sourde oreille aux appels de l’Arabie-Saoudite, que les Houthis continuent de cibler y compris maintenant en visant la capitale du Royaume. Il ne fait pas bon, par les temps qui courent, être allié des États-Unis. Dans ces conditions, les Européens devraient pour les prochaines semaines et les prochains mois retenir deux hypothèses de travail convergentes.

Première hypothèse : après les élections à mi-mandat Donald Trump pourrait s’engager dans une politique de "deals" - cette approche qu’il affectionne, qui consiste à acheter au prix fort un résultat rapide pouvant être présenté comme une victoire diplomatique. On a vu cette méthode à l’œuvre sur le Groenland - plutôt à l’avantage du Danemark ; on la voit se reproduire sur le diesel - pour le plus grand bénéfice de la Russie. Dans les deux cas, Trump se présente en brillant "deal-maker" ayant magnifiquement servi les intérêts de l’"Amérique d’abord", America first.

Il pourrait dans les prochains mois procéder de la même manière vis-à-vis de l’Iran, et aller jusqu’au bout de la logique d’un accord de paix avec la Russie. Le Washington Post vient d’ailleurs de rendre public un projet d’accord dans lequel le gel des combats en Ukraine sur la ligne de front actuel serait "acheté" à la Russie par toutes sortes de compensations économiques (au détriment de l’Europe) tandis que la ligne Kushner-Witkoff fonctionnerait à plein en matière de relations économiques russo-américaines.

Si c’est bien cette ligne qui l’emporte à Washington, on peut imaginer soit qu’un accord bancal finisse par être trouvé sur une paix en Ukraine, au détriment des intérêts ukrainiens et européens ; soit que la guerre continue avec de moins en moins d’aide américaine à l’Ukraine et de plus en plus de deals séparés russo-américains. Dans les deux cas, ce sont les Européens qui se retrouveront en première ligne plus encore qu’ils ne le sont déjà aujourd’hui.

Deuxième hypothèse de travail, complémentaire de la première : une politique américaine de deals avantageux pour les adversaires de l’Occident ne constituera qu’en apparence une politique de paix ; en révélant le renoncement de l’Amérique à son rôle de puissance hégémonique, elle incitera au contraire l’axe Russie-Chine-Iran-Corée du Nord à exploiter la "fenêtre d’opportunité" qu’offre à ses ambitions le moment trumpien. Il est urgent pour les Européens et beaucoup d’autres dans le monde de prendre pleinement conscience de ce que signifie la fin de la Pax Americana.

Autrement dit, derrière la trahison actuelle de Donald Trump, il y a beaucoup plus, potentiellement du moins, que le prix du gallon de diesel.

Copyright Brendan Smialowski / AFP
Les présidents Trump et Poutine le 28 juin 2019

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