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Iran : la guerre ratée du président Trump

Iran : la guerre ratée du président Trump
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

À l'issue du G7,  Washington et Téhéran ont signé un protocole d'accord pour mettre fin au conflit commencé le 28 février. Cette feuille de route n'est qu'une première étape, déjà remise en cause par la fermeture du détroit d'Ormuz que l’Iran a décidée en réponse à la violation du cessez-le-feu au Liban. Que contient cet accord en suspens et quelles sont les contreparties qui y figurent ? À défaut de sortir victorieux ou vaincus, les États-Unis de Donald Trump n'ont-ils pas "raté" leur guerre ? Quelles sont les conséquences pour le Liban et Israël et que peuvent les Européens ? 

La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l’Iran le 28 février aura entraîné des conséquences paradoxales. D’une part, elle a conduit à une sorte de régénérescence de la gouvernance de la République Islamique, consacrant l’arrivée au pouvoir de dirigeants plus jeunes, plus radicaux, moins religieux - mais fidèles à l’héritage de l’ayatollah Khamenei. D’autre part, elle se traduit par une prise de conscience à Téhéran de la capacité que détient le pays de prendre en otage l’économie mondiale. Les dirigeants iraniens n’ignoraient pas ce levier, mais ils ont eu une preuve éclatante de son efficacité.

Cela ne veut pas dire bien sûr que l’Iran ne sort pas affaibli de cette épreuve : son économie est en ruine, ses capacités militaires, balistiques et autres, sont amputées, son réseau de proxies dans la région, déjà beaucoup diminué par la perte de la Syrie il y a plus d’un an, n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été. Quant à la population iranienne, autant que l’on puisse en juger, elle souffre terriblement du marasme économique et a le sentiment d’avoir été trahie par les États-Unis. Dans l’immédiat elle s’efforce de survivre, même s’il est probable qu’un jour elle relèvera de nouveau la tête.

De son côté, le président américain, quelques semaines après le début des opérations, se trouvait devant un dilemme : continuer pour obtenir la "reddition" de Téhéran tant de fois annoncée, mais comme M. Trump l’a indiqué avec candeur, au prix d’une déstabilisation durable du marché des hydrocarbures et à un coût élevé pour les États-Unis. Ou transiger sur un semblant d’accord qui lui permette de "couper ses pertes" comme on dit dans le milieu des affaires.

C’est le choix qu’a fait Washington avec le "protocole d’accord" signé par M. Trump à Versailles (puis par le président iranien, M. Pezeshkian, à Téhéran).

Les chances d’un règlement

Ce protocole d’accord présente un mérite, comme l’a relevé le président Macron, celui de permettre la réouverture du détroit d’Ormuz et - progressivement - un retour à une situation plus favorable sur le marché des hydrocarbures. Il ouvre une perspective, beaucoup plus hypothétique, celle d’une négociation en deux mois renouvelables d’un vrai accord sur le nucléaire. Dans le "protocole d’accord", l’option, à l’issue de cette négociation, d’une gestion du détroit d’Ormuz par ses riverains - c’est-à-dire un droit de péage déguisé - est clairement ouverte, bien que contraire au droit international. Sur l’arsenal de missiles iraniens, M. Trump en est à dire aujourd’hui au fil d’une de ses interviews non-stop "qu’il faut bien que l’Iran puisse se défendre comme tout pays".

Comme toujours avec cette administration Trump, comme ce fut le cas lors de l’arrêt des combats à Gaza, le "deal" comporte la promesse d’une pluie de dollars : dégel de certains avoirs iraniens (de l’ordre de15 à 20 milliards de dollars) et levée des entraves à l’exportation de pétrole iranien à compter de la signature du pré-accord ; et toutes sortes d’engagements à terme y compris la constitution d’un fonds mirifique pour la reconstruction de l’Iran (300 milliards de dollars), si la négociation sur le nucléaire aboutit. On retrouve là un calcul stratégique typiquement trumpien : noyer les résistances dans la garantie d’une manne financière.

Cela peut-il vraiment fonctionner ? Le précédent de Gaza incite au scepticisme. Mais dans le cas iranien, il y a plus : 

  • S’agissant du nucléaire, les dirigeants iraniens actuels sont suffisamment lucides pour comprendre que le chantage à la fermeture du détroit d’Ormuz aura un jour ses limites, notamment parce que les États concernés vont prendre des mesures pour moins dépendre de la circulation maritime ; on peut donc craindre qu’en fait, à Téhéran, l’attraction de l’option "accès à la bombe nucléaire" ressorte renforcée de cette guerre : ce serait une autre conséquence paradoxale, pour le moins majeure, du conflit.

S’agissant du nucléaire, les dirigeants iraniens actuels sont suffisamment lucides pour comprendre que le chantage à la fermeture du détroit d’Ormuz aura un jour ses limites.

Une lecture plus optimiste du dossier consiste à imaginer que l’aile la plus pragmatique de la direction actuelle - autour de M. Ghalibaf, le président du Parlement - impose la reconstruction du pays comme priorité, et donc le renvoi à plus tard d’une éventuelle ambition nucléaire. Même dans ce "best case scénario", le négociateur britannique du JCPOA [Joint Comprehensive Plan of Action, accord de Vienne sur le nucléaire iranien, signé en 2015 et dénoncé par Trump en 2018], Simon GASS, a raison d’observer dans le Financial Times que négocier avec des Iraniens hyper-professionnels prendra des mois et sera un exercice très ardu ; il avait fallu 20 mois pour mettre au point le JCPOA avec des équipes de négociateurs, du côté occidental, autrement aguerris que les plénipotentiaires actuels de M. Trump ;

  • S’agissant du versant financier, il paraît probable que ce sont des motifs économiques qui ont poussé les dirigeants iraniens à accepter la branche d’olivier tendue par Donald Trump. Dans l’immédiat, Téhéran a tout simplement un besoin impérieux de cash pour éviter une asphyxie complète du pays.

Dans un second temps cependant, d’autres considérations pourraient prévaloir. Ainsi, compte tenu du poids pris par les Gardiens de la Révolution dans la direction iranienne, il est à craindre que la "manne financière" que va récupérer Téhéran soit dirigée vers les besoins militaires et la fidélisation des proxies plutôt que vers l’économie. En outre, la tentation existe chez les nouveaux dirigeants iraniens - selon d’ailleurs le précédent de Poutine et de ses acolytes - de rechercher une jonction avec l’économie chinoise plutôt qu’une intégration dans le monde économique occidental ; une telle intégration comporterait en effet le risque, de leur point de vue, qu’à la première occasion, des États-Unis versatiles renouent avec la politique de sanctions.

C’est peut-être à la lumière de ces observations qu’il faut comprendre la rapidité avec laquelle l’Iran a de nouveau bloqué le détroit d’Ormuz en réaction du "non-respect par Israël de l’application de la trêve au Liban" (cf. infra) : les Iraniens veulent sortir de la crise actuelle mais à condition que l’issue soit conforme à leurs priorités.

Les ondes de choc

On aimerait arrêter là un constat plein d’incertitudes. Mais il faut aller plus loin. Nous venons d’évoquer la question des priorités vue de Téhéran. Tout laisse penser que, pour les dirigeants iraniens, le levier dont ils disposent au Liban grâce au Hezbollah importe au plus haut point : ils avaient résisté à la conclusion d’un protocole d’accord avec Washington pourtant nettement à leur avantage aussi longtemps que le Liban n’était pas intégré dans le deal. En retrouvant une délégation américaine sur les calmes rives du lac Lucerne, ils ont commencé par montrer qu’ils pouvaient sortir sans préambule de la négociation si leurs priorités n’étaient pas respectées.

Les dirigeants libanais, sous la conduite du président Aoun, avaient pris le risque de s’engager à désarmer le Hezbollah en échange d’une négociation directe avec Israël ; ils se retrouvent pris entre deux feux : l’influence de l’Iran dans le pays du Cèdre est confirmée ; Israël n’est pas prêt de lâcher ni son occupation du Sud Liban ni ses attaques sur le pays.

Par ailleurs, il est hautement probable que Jérusalem s’efforcera de faire dérailler le processus enclenché à Versailles. C’est, à l’approche des élections générales prévues au plus tard en octobre, l’intérêt personnel de M. Netanyahou, qui a subi dans cette affaire une humiliante défaite (aggravée par le ton sur lequel M. Trump et M. Vance lui parlent désormais). L’opinion israélienne reste massivement inquiète de la menace iranienne.

Que le pyromane soit l’Iran par le biais de ses alliés locaux ou que ce soit Israël, c’est sur le terrain libanais qu’il paraît le plus évident que la mèche du conflit puisse être rallumée. 

Que le pyromane soit l’Iran par le biais de ses alliés locaux ou que ce soit Israël, c’est sur le terrain libanais qu’il paraît le plus évident que la mèche du conflit puisse être rallumée. On s’attendait qu’une reprise des opérations intervienne au pays du Cèdre dans quelques semaines. Un autre scénario a prévalu puisqu’une flambée de violence entre le Hezbollah et Israël a immédiatement suivi le préaccord, censé, rappelons-le, s’appliquer aussi au Liban. Flambée de violence qui s’est cependant conclue par un cessez-le-feu entre l’organisation chiite et l’État hébreux, puis par un accord à Lucerne sur une cellule de gestion crise impliquant le gouvernement libanais.

Au titre des ondes de choc de cette guerre, au total sinon perdue du moins ratée par les États-Unis et Israël, signalons trois autres conséquences :
 

  • la distance spectaculaire créée entre Washington et Jérusalem, au moment où, comme M. Vance l’a cruellement fait remarquer, l’image de l’État hébreux dans le monde est profondément atteinte. Dans ce monde de dirigeants imbus d’eux-mêmes, il serait étonnant que M. Trump n’en veuille pas à M. Netanyahou de l’avoir entraîné dans cette aventure ; mais c’est de manière beaucoup plus profonde le lien entre Israël et la majorité de l’opinion américaine qui est maintenant mis en cause ;
  • les incertitudes qui pèsent sur les États du Golfe et leur modèle économique, social et finalement en matière de sécurité : la confiance en la protection américaine de ces pays, leurs relations avec l’Iran d’un côté, Israël de l’autre, leur positionnement comme hub majeur de l’économie mondiale, c’est toute une série de questions qui se posent aujourd’hui pour ces États ; 
  • enfin, l’effet de cette conclusion, provisoire certes, de la guerre sur l’image de l’Amérique dans le monde. Quel regard la Chine, le Sud global, les alliés de l’Amérique en Asie et en Europe portent aujourd’hui sur le rôle des États-Unis ?

Ce serait un sujet à traiter en soi, en multipliant les angles de vue. Nous avancerons une proposition pour lancer le débat : ce n’est pas la puissance des États-Unis qui est en cause ; celle-ci reste sur le plan militaire comme économique sans rivale dans le monde ; c’est la capacité de leadership de l’Amérique qui est atteinte.

Une carte pour l’Europe ? 

Un dernier mot en nous tournant vers l’Europe : marginalisés tout au long de ces dernières semaines, voire à certains moments menacé par Washington : les Européens sortent moins abimés que d’autres de cette troisième guerre du Golfe (1991, 2003, 2025-26). La présence de M. Trump à Évian puis à Versailles en témoigne. L’animal politique qu’est le président américain a bien compris qu’il ne pouvait pas se permettre, dans les circonstances actuelles, de traiter de trop haut ses alliés.

Au G7, les Européens n’ont pas ménagé leur appui à Donald Trump sur l’issue de la guerre avec l’Iran. Ils semblent avoir obtenu en échange un début de réengagement de l’administration américaine sur le dossier ukrainien. Peut-être ont-ils aussi devant eux une fenêtre d’opportunité pour se réintroduire dans le jeu proche-oriental, notamment sur trois plans :

  • une implication dans les négociations avec l’Iran ; le prétexte pourrait en être d’utiliser l’expertise des E3 (France, Allemagne, Royaume-Uni + UE) sur le nucléaire, issue du rôle joué par ceux-ci lors de la négociation du JCPOA, mais fondamentalement c’est sur le plan politique qu’un cercle plus large pour la négociation aurait du sens ;
  • une relance de l’action en faveur de Gaza et plus généralement de la Palestine ; un rendez-vous important pourrait avoir lieu à cet égard à l’Assemblée générale des Nations-Unies cette année ; beaucoup de pays voudront en effet tirer le bilan du "plan de paix" de l’année dernière, tel que formalisé par la résolution 2803 du Conseil de Sécurité (17 novembre 2025) mais en pratique piloté par Washington ;
  • enfin d’un engagement sinon euro-américain au moins franco-américain dans une sortie de crise au Liban. Cela suppose cependant qu'Israël lève son véto contre la France : est-ce envisageable compte tenu du changement de circonstances ? Ou cela serait-il plus facile à imaginer après les élections en Israël ? 


Copyright ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
Donald Trump à la base aérienne Andrews Air Force, dans le Maryland, le 19 juin.

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