AccueilExpressionsEntre l’Azerbaïdjan et la Turquie, une crise aux conséquences régionales 03/11/2026 Entre l’Azerbaïdjan et la Turquie, une crise aux conséquences régionalesAsieMoyen-Orient et AfriqueCoopérations internationalesPARTAGER Théo Bourgery Gonse - contributeur externe Journaliste radio et presse écrite Depuis six semaines, Bakou et Ankara traversent une crise inédite, déclenchée par l’interdiction du hijab dans les écoles azerbaïdjanaises. Un différend qui trahit des tensions profondes autour des liens étroits que Bakou entretient avec Israël, et qui risque de déstabiliser encore plus la région.Fut une époque où le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev parlait de la relation bilatérale avec la Turquie comme d’"une patrie, deux États". Ils étaient alors deux alliés indéfectibles que tout rassemble, forts d’immenses liens politiques et économiques. La "déclaration de Choucha", signée en 2021, entérinait un partenariat stratégique profond entre Bakou et Ankara, incluant non seulement l’approvisionnement de pétrole et de gaz naturel, dont les sols azerbaïdjanais regorgent, mais aussi un mécanisme de défense mutuelle en cas d’attaque par un pays tiers. Les liens sont aussi culturels et linguistiques, alors que les deux peuples partagent la même langue turcique : "les Azerbaïdjanais regardent la télé turque, suivent leurs actualités. Les enfants parlent turc entre eux lorsqu’ils jouent. L’influence turque en Azerbaïdjan est immense", décrypte Javid Agha, journaliste azerbaïdjanais en exil en Pologne.De vives tensions sont pourtant apparues entre Ankara et Bakou ces dernières semaines, qui pourraient avoir des retombées régionales. Ces désaccords remettent au cœur des débats la stabilité du Caucase du Sud, petite zone géographique écrasée entre la Russie au nord et l’Iran au sud. La confrontation y est, à première vue, religieuse : là où le président turc Recep Tayyip Erdogan défend une Turquie ancrée dans l’islam, l’Azerbaïdjan revendique un sécularisme d’État qui s’inspire de la laïcité française, quand bien même 80 % de sa population est musulmane chiite. Mais ces tensions révèlent des divergences stratégiques majeures, tant sur Israël que l’Arménie. Enfin, elles rappellent que le Caucase du Sud, qui tente de s’extirper de l’influence russe, reste une région où la stabilité politique n’est pas acquise.De la crise national à la crise régionaleTout commence le 21 septembre, lorsque le gouvernement azerbaïdjanais, tenu d’une main de fer par Ilham Aliyev, adopte une réécriture des règles relatives au code vestimentaire dans les écoles du pays, afin d’interdire tout habit jugé non-conforme au principe de sécularisme. Si le hijab n’est pas explicitement nommé, plusieurs jeunes filles voilées se voient refusées l’accès à leur école lors de premiers contrôles vestimentaires le 12 octobre. Des manifestations d’élèves et de professeurs s’organisent spontanément à Bakou et dans ses banlieues pour dénoncer les nouvelles règles, dans un pays de 10,5 millions d’habitants où toute contestation est sévèrement réprimée. En une journée, les autorités annoncent l’arrestation de 37 personnes ; les manifestants parlent de plus de deux cents interpellations. Certains activistes notoires, à l’instar de l’artiste Ilkin Huseynov, sont arrêtés dans la plus grande opacité après avoir mis en place des cours du soir pour les filles interdites d’école. L’accès aux réseaux sociaux est aussi largement restreint.La colère turque n’attend pas les manifestations en Azerbaïdjan. Le 22 septembre, Erdogan dénonce à la tribune des Nations Unies toute loi interdisant le port du voile, au nom de la liberté de croire, sans nommer Bakou. Des partis islamistes turcs, qui pèsent lourd dans la vie politique du pays, manifestent devant les consulats azerbaïdjanais. Le quotidien turc pro-régime Yeni Akit publie une tribune titrée : "Partout où il existe une interdiction du voile se cache une main sioniste". Le désaccord se mue en conflit ouvert lorsque Oktay Saral, conseiller du président turc, appelle publiquement Bakou à revenir sur sa décision, dénonçant une "imposition idéologique" de la part du régime.Dans la foulée, le Parti du nouvel Azerbaïdjan (YAP), piloté par Ilham Aliyev, condamne la sortie de Saral et, le 21 octobre, 31 citoyens turcs sont interdits de territoire, dont des députés, des journalistes ou encore Fatih Erbakan, le chef du nouveau parti islamiste "de la prospérité", troisième force parlementaire. Dans un communiqué de presse, le YAP affirme qu’un pays musulman ne saurait donner de leçons à un autre, et s’attaque indirectement au président turc, qu’il accuse de vouloir s’inventer chef à penser du monde musulman.Choisir entre la Turquie ou IsraëlLa crise bilatérale atteint alors son paroxysme : "Erdogan a besoin de l’électorat religieux, qui hait Aliyev et condamne le sécularisme azerbaïdjanais", analyse Altay Goyushov, chercheur au Baku Research Institute et réfugié aux États-Unis. À Bakou, on estime au contraire que les discours religieux menacent une politique étrangère qui se veut pragmatique. Le contrôle de l’opposition religieuse chiite dans le pays, largement matée par le régime, est aussi pensé comme un gage de crédibilité aux yeux des Européens, qui courtisent Bakou et son pétrole afin d’atténuer les effets négatifs de l’invasion russe et de la guerre en Iran."Mais la question spirituelle n’est que la partie émergée de l’iceberg, qui cache un mal bien plus profond."Mais la question spirituelle n’est que la partie émergée de l’iceberg, qui cache un mal bien plus profond : le partenariat que Bakou a noué avec Israël depuis le début des années 2010. L’objectif, avant tout militaire, est double : l’Azerbaïdjan avait besoin d’armes et de munitions pour entamer le combat contre l’Arménie et conquérir l’enclave du Haut-Karabagh, ce qu’il fera de force en 2023, au prix d’un exil forcé de la population arménienne. Il souhaite aussi pouvoir se défendre de son grand voisin ennemi iranien, sans pour autant dépendre de la protection d’acteurs régionaux plus puissants comme la Russie ou la Turquie. En contrepartie de matériel militaire, Bakou fournit à Israël 40-45 % de ses besoins en pétrole, au grand dam d’Ankara, qui a mis fin à ses échanges commerciaux avec l’État juif en 2024, pour dénoncer la situation militaire et humanitaire dans la bande de Gaza."Lorsque la guerre en Iran éclate [en février 2026], les Iraniens bombardent l’exclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan. La réponse d’Aliyev est ferme, mais les Turcs, eux, veulent à tout prix éviter une escalade régionale. Plutôt que de soutenir Bakou, ils lui demandent une preuve de loyauté en désavouant Israël", cobelligérant avec les États-Unis, poursuit Altay Goyushov. Bakou refuse et ne cache pas son soutien à Benyamin Netanyahou. Lorsque le Premier ministre israélien prend la parole à l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre, l’ambassadeur azerbaïdjanais est le seul représentant d’un pays musulman à rester dans l’hémicycle, alors que ses homologues sortent en soutien à Gaza. "L’Azerbaïdjan ne se prépare absolument pas à déprioriser ses liens avec Israël, et ce malgré les pressions turques et la catastrophe qui sévit à Gaza. Ce partenariat n’existe pas contre d’autres États, mais sert les intérêts souverains de l’Azerbaïdjan", explique l’analyste indépendant Fuad Shahbazov, basé à Bakou."De fait, certains s’inquiètent d’une menace sur la stabilité politique dans le Caucase du Sud si ces divisions devaient s'aggraver."Intérêts états-uniens menacésDes tensions entre les deux pays, notamment sur la question israélienne, ont toujours existé, sans jamais prendre les proportions de la crise actuelle. De fait, certains s’inquiètent d’une menace sur la stabilité politique dans le Caucase du Sud si ces divisions devaient s'aggraver.Les États-Unis, d’abord. Washington ne fait plus mystère de sa volonté d’occuper le terrain diplomatique dans une région longtemps jugée chasse gardée de Moscou. Dès août 2025, le Premier ministre arménien Nicol Pachinian et le président azerbaïdjanais posaient les premières bases d’un accord de paix signé sous l’égide de Donald Trump, mettant fin à 40 ans de conflit. Dans la foulée, la promesse est faite de construire une nouvelle voie ferroviaire, dite TRIPP ("Trump Route for International Peace and Prosperity") qui doit relier Bakou au Nakhitchevan, exclave azerbaïdjanaise à la frontière avec la Turquie, en traversant le sud de l’Arménie. Un gage de paix régionale, qui a déjà commencé à se concrétiser, mais dont la crise actuelle pourrait donner du fil à retordre. "Le défi stratégique pour le gouvernement américain consiste à veiller à ce que son pari [diplomatique] dans le Caucase résiste à une querelle entre les deux alliés et à une offensive de la part des adversaires régionaux", analyse Kamran Bokhari, professeur en relations internationales à l’université Georgetown, dans une tribune publiée par Forbes.L’urgence pour les États-Unis de garder la tête froide est d’autant plus grande qu’Ankara et Bakou, longtemps parfaitement alignés sur la question arménienne, montrent des signes de divergence. Depuis l’invasion du Haut-Karabagh, la Turquie a toujours fait savoir que sa normalisation des rapports diplomatiques avec Erevan, et la réouverture de la frontière fermée depuis 1993, dépendrait de l’avancée des négociations d’un accord de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Or, les choses patinent : Bakou conditionne tout accord de paix formel à une réécriture de la Constitution arménienne, rendue impossible à la suite des élections législatives de juin 2026, qui a fait perdre au gouvernement de Nikol Pachinian la majorité des deux-tiers nécessaire à toute révision constitutionnelle. Fort de ce constat, les relations turco-arméniennes semblent discrètement s’affranchir de l’agenda azerbaïdjanais. En témoignent deux rencontres entre le Premier ministre arménien et le président Erdogan en septembre et octobre 2026. Le ministre arménien des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan, affirmait le 16 octobre que la réouverture de la frontière entre les deux pays pourrait se faire d’un jour à l’autre. Un déséquilibre dans l’unité turco-azerbaïdjanaise qui pourrait, à terme, ralentir l’avènement de l’ambitieux projet américain."Les Russes feront tout pour nuire à Aliyev"L’Iran est aussi à la manœuvre pour tirer parti de cette crise. Téhéran voit d’un très mauvais œil le projet TRIPP, qui fait directement concurrence aux voies terrestres existantes entre l’Azerbaïdjan et le Nakhitchevan, qui passent aujourd’hui par le nord de l’Iran. Sans parler de l’alliance entre Bakou et Israël, qui représente une menace existentielle pour le régime des mollahs. Au nom de la protection des intérêts chiites dans la région, dont sont issus 80 % de la population azerbaïdjanaise, le vice-président iranien, Mohammad-Reza Aref, a déjà encouragé les jeunes femmes voilées refoulées des écoles à continuer leurs études en Iran. Le 16 octobre, Bakou annonçait être la cible de cyberattaques revendiquées par un groupe de hackers pro-iraniens, qui promettait de "complètement détruire l’infrastructure numérique du gouvernement".Et puis il y a la Russie, dont l’influence dans le Caucase se réduit depuis plusieurs années. La relation bilatérale avec Bakou s’est envenimée lorsqu’un avion de la compagnie Azerbaijan Airlines s’est écrasé au Kazakhstan en décembre 2024, touché par un missile antiaérien russe : Ilham Aliyev accuse alors Moscou d’avoir prémédité l’attaque. Le Kremlin pourrait tirer profit d’une instabilité régionale pour tenter de se réimposer comme figure pacificatrice. Depuis un mois, les boucles Telegram pro-russes ne cessent de raviver la colère anti-Aliyev et soufflent sur les braises islamistes turques. "La machine de propagande russe tente de montrer que les musulmans seront plus libres en Russie qu’en Azerbaïdjan. Les Russes feront tout pour nuire à Aliyev", avance Altay Goyushov, du Baku Research Institute.Rien ne laisse présager un retour au calme de sitôt. Ilham Aliyev, convié à Ankara le 30 octobre dans le cadre du sommet de l’Organisation des États turciques, était absent, une première en 15 ans. Reste à voir jusqu’où Bakou est prêt à aller pour défendre ses intérêts stratégiques dans la région.copyright Alexander NEMENOV / AFPPARTAGERcontenus associés 20/10/2026 Marco Rubio à Athènes : Iran vs America, ou la tentation d’une guerre des c... Reza Pirzadeh 17/04/2025 Turquie : la crise de régime ? Soli Özel 14/10/2026 Guerre en Ukraine : Accord Trump-Poutine, trahison pour un gallon de diesel Michel Duclos