AccueilExpressionsMarco Rubio à Athènes : Iran vs America, ou la tentation d’une guerre des civilisations 20/10/2026 Marco Rubio à Athènes : Iran vs America, ou la tentation d’une guerre des civilisationsÉtats-Unis et amériquesCoopérations internationalesMoyen-Orient et AfriquePARTAGER Reza Pirzadeh - contributeur externe Expert en Relations Internationales Le 7 octobre 2026 à Athènes, le secrétaire d’État Marco Rubio a prononcé un discours par lequel, reconstruisant toute l’histoire de la civilisation occidentale, il faisait de la Perse et de l’Iran des adversaires immémoriaux des États-Unis. Une telle vision résumait, à travers une éloquence mal informée, l’ampleur du revirement américain qui considère la politique internationale comme le prolongement de conflits essentiels entre des civilisations irréconciliables. Pour la Maison-Blanche, America First est désormais synonyme d’un America Only. Quelles conséquences sur les fronts en cours, en Ukraine, en Iran et dans le Golfe ?Le 7 octobre 2026, devant l’Acropole d’Athènes, Marco Rubio a invoqué vingt-cinq siècles d’histoire pour défendre une vision de la puissance occidentale animée par une volonté de confrontation et de domination. Derrière cette lecture sélective du passé, qui réduit notamment les relations entre la Grèce antique et la Perse à leurs affrontements militaires, se dessine une conception des relations internationales en profond décalage avec l’histoire des échanges entre civilisations.Cette vision se heurte aux résultats de la politique étrangère de l’administration Trump : de l’Ukraine au golfe Persique, l’unilatéralisme brutal de Donald Trump fragilise les alliances des États-Unis sans lui permettre d’atteindre ses objectifs stratégiques. À l’heure où les rapports de force mondiaux se recomposent, cette volonté de préserver l’hégémonie américaine par la force risque de transformer la transition vers un ordre multipolaire en une succession de confrontations aux conséquences incontrôlables."En remontant aux origines grecques de la civilisation occidentale, le secrétaire d’État américain entend inscrire la politique étrangère de l’administration Trump dans une continuité historique de plus de deux millénaires."Une lecture déformée de l’histoire pour légitimer une politique de confrontationLe choix de l’Acropole par Marco Rubio pour exposer sa vision de l’Occident n’a rien d’anodin. En remontant aux origines grecques de la civilisation occidentale, le secrétaire d’État américain entend inscrire la politique étrangère de l’administration Trump dans une continuité historique de plus de deux millénaires et redéfinir les principes qui devraient désormais guider l’action de l’Occident.Le message est explicite : l’Occident aurait perdu sa puissance en renonçant aux qualités qui avaient assuré sa grandeur. L’ambition, l’esprit de compétition, la fierté nationale et la volonté de domination auraient cédé la place à la culpabilité historique et à une confiance excessive dans la coopération internationale. Rubio appelle à renouer avec une volonté collective de défendre ses intérêts, y compris par la force, sans éprouver le besoin de s’en justifier.Cette lecture de l’histoire est profondément sélective. Elle retient de l’héritage grec ce qui peut légitimer une politique de confrontation, tout en laissant dans l’ombre d’autres dimensions essentielles de cette civilisation. La philosophie grecque est aussi et surtout une réflexion sur la justice, la vérité, les limites du pouvoir et la nécessité de soumettre les passions humaines à la raison. Le thumos (principe de vie, volonté), que Rubio invoque comme l’expression du courage et de la fierté, n’est pas, chez Platon, une vertu autonome : il doit être soumis à la raison pour ne pas devenir une force destructrice.Rubio transforme ainsi le récit historique en argument politique. De la Grèce antique à Rome, puis de l’Europe chrétienne aux États-Unis, il dessine une filiation civilisationnelle dont l’Amérique incarnerait l’aboutissement et dont la conquête et la domination constitueraient les ressorts fondamentaux.Le paradoxe est saisissant : tout en érigeant la souveraineté nationale en principe fondamental, Rubio semble en réserver le plein exercice aux seuls États-Unis. Celle de leurs alliés demeure conditionnée aux intérêts américains, tandis que celle des autres nations paraît subordonnée à la préservation de la suprématie de Washington.Au-delà d’une réorientation diplomatique, le discours d’Athènes révèle ainsi l’ambition de substituer à un ordre international fondé sur des règles communes un système où prévaudrait la loi du plus fort, afin de préserver la prééminence américaine.Cette vision devient particulièrement contestable lorsqu’elle érige la Perse antique et l’Iran contemporain en adversaires historiques d’une civilisation occidentale dont le monde iranien a pourtant contribué, au fil des siècles, à façonner l’héritage culturel, intellectuel et politique."De la Grèce antique à Rome, puis de l’Europe chrétienne aux États-Unis, il dessine une filiation civilisationnelle dont l’Amérique incarnerait l’aboutissement et dont la conquête et la domination constitueraient les ressorts fondamentaux."De Cyrus à nos jours : l’Iran, cet héritage que Rubio voudrait effacerLes guerres médiques : une histoire amputée de son contexteEn choisissant de commencer son récit par l’incendie de l’Acropole en 480 avant notre ère par l'armée de Xerxès I lors de la deuxième invasion perse de la Grèce, Marco Rubio installe d’emblée la Perse dans le rôle de l’ennemi. Les armées achéménides apparaissent comme une puissance destructrice face à laquelle les Athéniens auraient défendu la civilisation. Vingt-cinq siècles plus tard, il présente l’Iran contemporain comme une nouvelle menace pour les valeurs fondamentales de la civilisation occidentale. Cette lecture occulte pourtant le contexte des guerres médiques, qui opposèrent les cités grecques à l’Empire perse entre 499 et 449 avant notre ère. En 498, des forces grecques avaient pris Sardes, capitale de la satrapie perse de Lydie, et provoqué l’incendie de la ville. Hérodote rapporte que Darius, apprenant la destruction de Sardes, jura de se venger des Athéniens. Son fils Xerxès accomplit la volonté de son père, dans le cadre d’une expédition qui répondait également aux ambitions impériales perses.Cyrus et la Perse dans l’héritage politique et religieux de l’OccidentLes relations entre la Grèce et la Perse ne se limitèrent pas aux affrontements militaires. Elles furent aussi marquées par des échanges et une curiosité intellectuelle dont témoignent les auteurs grecs. Hérodote, décrit les institutions et les coutumes perses, tandis que Xénophon, dans sa Cyropédie, fait de Cyrus le Grand, fondateur de l’Empire perse, un modèle de gouvernement fondé notamment sur l’éducation morale et la justice. Le paradoxe est remarquable : l’un des grands modèles politiques transmis par la littérature grecque à l’Occident est celui d’un souverain perse.L’héritage de Cyrus dépasse largement le monde grec. Après la conquête de Babylone en 539 avant notre ère, sa politique envers les populations et les traditions religieuses des territoires conquis a laissé une empreinte durable. Le Cylindre de Cyrus, présenté comme la première déclaration des droits de l’homme, reste associé à une conception du pouvoir fondée sur la tolérance religieuse et le respect des peuples.Dans la tradition biblique, les textes d’Esdras et des Chroniques lui attribuent le retour des Judéens déportés à Babylone et la reconstruction du Temple de Jérusalem. Le livre d’Isaïe le désigne même comme l’"oint" du Seigneur, de l’hébreu mashiah, à l’origine du mot "messie". Ainsi, Cyrus occupe une place singulière dans l’histoire du judaïsme et, par conséquent, dans l’héritage religieux dont le christianisme est issu. Comment présenter la civilisation iranienne comme étrangère à un Occident dont Rubio souligne lui-même les racines judéo-chrétiennes ?Cette place de la Perse dans l’histoire de la civilisation humaine fut également reconnue par Hegel, qui écrivait, dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire : "Avec l’Empire perse, nous entrons pour la première fois dans une histoire continue. Les Perses sont le premier peuple historique." Une reconnaissance d’autant plus significative que l’histoire universelle occupait une place centrale dans sa pensée.Une influence durable sur la pensée, la culture et les sciences occidentalesL’influence de la Perse se retrouve jusque dans l’histoire politique américaine, à laquelle Rubio accorde une place centrale. Les Pères fondateurs des États-Unis, profondément imprégnés de culture classique, connaissaient parfaitement la civilisation perse. John Adams évoquait le royaume perse décrit par Xénophon dans ses réflexions constitutionnelles, tandis que James Madison faisait référence aux rois de Perse lors des débats de 1787.Un témoignage plus concret illustre la permanence de cet héritage. Sur la façade de l’ancienne poste centrale de New York, le James A. Farley Building, une inscription célèbre la détermination des courriers à accomplir leur mission malgré les intempéries. Devenue l’un des symboles du service postal américain, cette formule s’inspire de la description, par Hérodote, des messagers de l’Empire perse.L’histoire intellectuelle européenne offre des exemples tout aussi significatifs. Dans ses Lettres persanes, Montesquieu emprunte le regard de voyageurs perses pour interroger les contradictions de la société française. Voltaire s’intéresse à Zoroastre et aux traditions religieuses de l’Iran ancien. Goethe trouve dans la poésie de Hafez l’inspiration de son Divan occidental-oriental, tandis que Nietzsche choisit Zarathoustra comme figure centrale de l’une de ses œuvres majeures. C’est en raison de son admiration pour Saadi de Shiraz que Lazare Carnot baptisa son fils, futur théoricien de la deuxième loi de Thermodynamique, du nom de "Sadi".Ces rencontres témoignent comment des œuvres et des idées venues d’Iran ont participé au développement de la pensée européenne et américaine. L’Occident ne s’est pas construit dans l’isolement, mais aussi au contact d’autres traditions intellectuelles.Cette circulation des savoirs apparaît particulièrement dans l’histoire des sciences. Entre le IXe et le XVe siècle, des savants iraniens ont joué un rôle majeur dans le développement des mathématiques, de la médecine et de l’astronomie. Ainsi, le nom d’Al-Khwarizmi a donné naissance au mot "algorithme", tandis que le titre de l’un de ses ouvrages est à l’origine du terme "algèbre". Omar Khayyam a apporté des contributions importantes à l’étude des équations cubiques et à la géométrie. En médecine, le Canon d’Avicenne, traduit en latin, est devenu pendant plusieurs siècles une référence de l’enseignement médical européen.Cette tradition scientifique s’est prolongée jusqu’à l’époque contemporaine. Maryam Mirzakhani, première femme à recevoir la médaille Fields en 2014, Ali Javan, qui participa à la réalisation du premier laser à gaz hélium-néon, et Lotfi Zadeh, fondateur de la théorie des ensembles flous, illustrent la contribution des chercheurs iraniens aux avancées scientifiques mondiales.Le cinéma iranien témoigne également de cette vitalité culturelle. Sa créativité et sa profondeur humaine lui ont valu une reconnaissance internationale exceptionnelle, notamment les Palmes d’or décernées à Abbas Kiarostami en 1997 et à Jafar Panahi en 2025, ainsi que les nombreuses distinctions remportées par Asghar Farhadi.Loin d’être une civilisation tournée vers la destruction, comme pourrait le laisser entendre Rubio, l’Iran a largement contribué, au fil des siècles, à l’accumulation et à la diffusion des connaissances qui constituent aujourd’hui un patrimoine commun de l’humanité.De la reconnaissance à la menace: le revirement américain face à la civilisation iranienneCette réalité avait été reconnue par le président Barack Obama qui, le 20 mars 2009, dans son message de Norouz aux Iraniens, saluait la grandeur de leur civilisation et rappelait que son art, sa musique, sa littérature et ses innovations avaient contribué à rendre le monde meilleur et plus beau. Il distinguait ainsi les différends entre gouvernements de la valeur d’un héritage civilisationnel.Le contraste avec Donald Trump est saisissant. Le 2 avril 2026, le président américain menaçait de ramener l’Iran "à l’âge de pierre", avant de déclarer, le 7 avril, qu’"une civilisation entière mourra ce soir, pour ne jamais renaître". Les menaces dépassaient le cadre d’un affrontement avec un gouvernement ou ses capacités militaires pour viser une civilisation tout entière.Or, la civilisation iranienne n’a jamais été réductible à une opposition avec l’Occident. Son histoire comporte des guerres, des rivalités et des conquêtes, comme celle des autres puissances, de l’Antiquité à nos jours. Mais elle est aussi celle de la coexistence, des échanges, de la création intellectuelle et de contributions durables au développement de la civilisation humaine.Cette relecture sélective du passé ne constitue pas seulement une injustice envers l’histoire iranienne. Elle soulève une question autrement plus préoccupante : que devient la politique internationale lorsque les rivalités entre États sont présentées comme le prolongement de conflits immémoriaux entre civilisations ?"Que devient la politique internationale lorsque les rivalités entre États sont présentées comme le prolongement de conflits immémoriaux entre civilisations ?" L’unilatéralisme brutal et le spectre d’une guerre des civilisationsLe danger d’une telle lecture de l’histoire tient moins à la représentation qu’elle donne des relations entre civilisations qu’à la politique étrangère qu’elle entend légitimer. Derrière l’exaltation de la grandeur occidentale, Marco Rubio défend une vision des relations internationales où l’unilatéralisme et la brutalité l’emportent sur la coopération et le respect du droit international tandis que les grandes puissances cherchent à imposer leur volonté plutôt qu’à organiser leur coexistence.Le véritable enjeu ne réside pas dans le constat que l’ordre international hérité de 1945 est en crise, mais dans la réponse que l’administration Trump entend y apporter. Fondé sur les Nations-unies, les institutions de Bretton Woods et une architecture de sécurité largement structurée autour des États-Unis, cet ordre voit sa légitimité de plus en plus contestée. L’ascension de la Chine, le poids croissant de l’Asie, l’affirmation des puissances régionales et les revendications du Sud global ont profondément modifié les équilibres qui assuraient la prééminence occidentale.Ces bouleversements exigent une adaptation des institutions, des règles et des mécanismes de sécurité collective à la nouvelle réalité géopolitique. Elles pourraient ouvrir la voie à un ordre plus représentatif, dans lequel la multipolarité ne serait pas nécessairement synonyme d’instabilité, mais pourrait favoriser un nouvel équilibre fondé sur la coopération entre les puissances. Pourtant, plutôt que de négocier les conditions de cet équilibre, l’administration Trump privilégie la pression économique, la coercition diplomatique et, lorsque ces moyens ne suffisent pas, le recours à la force pour préserver la suprématie américaine.America First, ou la fin de la solidarité entre alliésCette conception des relations internationales ne concerne pas seulement les adversaires des États-Unis, notamment la Chine et l’Iran. Elle transforme aussi les rapports de Washington avec ses alliés historiques. Lorsque chaque relation est évaluée à l’aune des avantages immédiats qu’elle procure aux États-Unis, les engagements de sécurité et les solidarités construites depuis des décennies deviennent tributaires des intérêts mouvants de Washington.L’accord annoncé le 9 octobre entre Donald Trump et Vladimir Poutine sur les exportations de diesel russe en offre une illustration. Alors que la guerre se poursuit en Ukraine, Washington a levé les restrictions sur ces exportations afin de faire baisser les prix du carburant. Le 16 octobre, Trump a également suspendu l’application de nouvelles sanctions économiques et commerciales contre la Russie, pourtant prévues par une loi qu’il avait lui-même promulguée quelques semaines auparavant. Ces décisions offrent une réelle ouverture à Moscou tout en affaiblissant la position occidentale.Pour servir ses intérêts politiques immédiats, Donald Trump n’a pas hésité à sacrifier les intérêts de l’Ukraine et de ses alliés européens, remettant brutalement en cause une stratégie occidentale poursuivie depuis plusieurs années. Plus grave encore, il risque de compromettre durablement la crédibilité des engagements américains sans même avoir la certitude d’obtenir les bénéfices politiques escomptés. Pour les Européens, le message est sans ambiguïté : leur sécurité peut être sacrifiée au gré des calculs politiques de Washington. C’est la confiance sur laquelle repose l’alliance transatlantique qui se trouve ainsi encore plus ébranlée.L’Arabie saoudite fait aujourd’hui l’expérience de cette même logique. Alliée stratégique des États-Unis depuis des décennies, elle subit des attaques des Houthis. Pourtant, Washington ne lui apporte pas le soutien militaire qu’elle attend de son principal protecteur. Les liens stratégiques, les contrats d’armement et les intérêts économiques qui unissent les deux pays ne suffisent plus à garantir la solidarité américaine. Pour les partenaires de Washington, le constat est préoccupant : la fiabilité des engagements américains dépend des intérêts du moment.En Ukraine comme en Arabie saoudite, Washington entend conserver les avantages économiques, militaires et diplomatiques sans nécessairement en assumer les responsabilités. Il exige de ses partenaires fidélité et concessions, tout en se réservant le droit de les abandonner lorsque ses intérêts changent. Cette politique ne fragilise pas seulement les relations des États-Unis avec leurs alliés. Elle entame, encore davantage, la crédibilité de la parole américaine, qui constitue pourtant l’un des fondements de leur influence internationale."America First prend ainsi une dimension nouvelle : celle d’un America Only."America First prend ainsi une dimension nouvelle : celle d’un America Only, où les intérêts des alliés ne comptent que lorsqu’ils servent ceux de Washington. Les Européens en font particulièrement les frais. Sommés de s’aligner sur les choix américains, mais rarement associés aux décisions qui engagent leur propre sécurité, ils sont de plus en plus traités comme des partenaires subordonnés plutôt que comme des alliés souverains. À force d’accepter cette dépendance, l’Europe risque de perdre jusqu’à la capacité de défendre ses propres intérêts stratégiques.La guerre contre l’Iran : une défaite stratégique américaine aux conséquences historiquesDonald Trump ne fragilise pas seulement ses alliances. Sa politique de confrontation révèle aussi les limites de la puissance américaine. La guerre contre l’Iran en constitue l’illustration la plus frappante. Entraînés dans ce conflit par Israël, les États-Unis n’ont atteint aucun de leurs principaux objectifs malgré leur supériorité militaire et des mois de bombardements : ni changement de régime, ni élimination des capacités nucléaires et balistiques iraniennes, ni rupture des liens entre Téhéran et ses alliés régionaux. Le bilan constitue un échec stratégique majeur pour Washington.Plus grave encore pour les États-Unis, les frappes iraniennes ont durement touché leurs bases militaires dans la région. Des installations stratégiques ont été endommagées ou rendues inutilisables, contraignant le Pentagone à évacuer ou à redéployer une partie de ses forces et à envisager une réduction durable de sa présence régionale. Ces attaques ont révélé la vulnérabilité d’un dispositif militaire construit depuis des décennies pour assurer la prééminence américaine en Asie de l’Ouest.À cette vulnérabilité militaire s’ajoute l’incapacité américaine à sécuriser deux passages maritimes essentiels au commerce mondial. Dans le détroit d’Ormuz, l’Iran a démontré qu’il pouvait imposer ses conditions et perturber les exportations énergétiques en rendant la navigation suffisamment dangereuse pour faire grimper les primes d’assurance et provoquer une hausse des prix du pétrole. À Bab el-Mandeb, les attaques des Houthis ont désorganisé la navigation entre l’océan Indien, la mer Rouge et le canal de Suez. Téhéran dispose ainsi, directement ou par l’intermédiaire de ses alliés, de moyens de pression sur deux artères vitales du commerce mondial que Washington n’a pas réussi à neutraliser.Cet échec prend une dimension géostratégique supplémentaire dans la rivalité sino-américaine. Après avoir renforcé son influence sur les ressources pétrolières du Venezuela, Washington cherchait à obtenir en Iran un levier supplémentaire sur les approvisionnements énergétiques de la Chine largement dépendante du Golfe persique. Mais la guerre a fragilisé les positions militaires américaines dans cette région, pourtant appelée à jouer un rôle central dans la compétition entre les deux premières puissances mondiales.L'Iran a payé un prix humain, économique et matériel immense. Mais les États-Unis n’ont pas réussi à lui imposer leurs conditions et ont subi des dommages importants sur leurs propres positions stratégiques. Cette guerre a ainsi révélé les limites de la puissance américaine et risque d’accélérer le recul de son influence dans l’une des régions les plus stratégiques du monde.De la domination proclamée au chaos provoquéCes trois crises mettent en lumière le décalage entre les ambitions de puissance proclamées par Marco Rubio devant l’Acropole et les résultats de la politique américaine sur le terrain. Loin d'imposer sa volonté et de consolider sa domination, l’administration Trump contribue à multiplier les crises et à déstabiliser les équilibres internationaux. Le discours de Rubio prend dès lors une dimension autrement plus inquiétante. Il ne se limite pas à une lecture déformée de l’histoire : il érige la confrontation en principe des relations internationales et fournit une justification idéologique à l’unilatéralisme brutal de Donald Trump. Dans cette vision du monde, les adversaires doivent être soumis et les alliés sommés de s’aligner. La négociation et le compromis n’y trouvent guère leur place.L’Ukraine, l’Arabie saoudite et l’Iran illustrent, chacun à leur manière, les contradictions de cette stratégie. Dans les deux premiers cas, la fiabilité des engagements américains est mise en question. Dans le troisième, la supériorité militaire des États-Unis n’a pas suffi à éviter une lourde défaite stratégique. Dans ces conditions, comment Washington peut-il prétendre continuer à diriger l’ordre international s’il compromet la confiance de ses alliés sans parvenir à imposer sa volonté à ses adversaires ?L’ironie historique serait considérable. En recourant à un unilatéralisme brutal pour préserver leur hégémonie, les États-Unis accélèrent, en réalité, l’émergence d’un monde multipolaire dans lequel leurs alliés chercheraient davantage d’autonomie et leurs adversaires renforceraient leurs coopérations. Mais le véritable enjeu n’est pas de savoir si l’Amérique conservera sa domination. Il est de savoir si la transition vers un nouvel ordre mondial pourra s’accomplir sans entraîner le monde dans un embrasement aux conséquences incontrôlables.Marco Rubio aurait pourtant pu trouver, dans l’histoire même de la Grèce qu’il invoque, matière à réflexion. Thucydide voyait dans la montée en puissance d’Athènes et la peur qu’elle inspirait à Sparte l’une des causes fondamentales de la guerre du Péloponnèse. Vingt-cinq siècles plus tard, cette mise en garde conserve toute sa pertinence : l’aveuglement des puissances face à l’évolution des rapports de force peut transformer leurs rivalités en conflits dévastateurs. L’histoire des civilisations, que Marco Rubio invoque pour justifier la confrontation, rappelle pourtant une leçon essentielle : aucune puissance n’a jamais pu imposer indéfiniment sa volonté au reste du monde.Copyright Mark Schiefelbein / POOL / AFPMarco Rubio devant la Pnyx à Athènes le 7 octobre 2026PARTAGERcontenus associés 10/09/2026 Iran/États-Unis : aux sources idéologiques de l'affrontement Farid Vahid 09/03/2026 Les monarchies du Golfe à l’épreuve de la guerre avec l’Iran Jean-Loup Samaan 31/03/2026 En Iran, triple échec et impasses stratégiques Reza Pirzadeh 14/10/2026 Guerre en Ukraine : Accord Trump-Poutine, trahison pour un gallon de diesel Michel Duclos