AccueilExpressionsAprès les élections, Israël entre le tournant et l’impasse 04/11/2026 Après les élections, Israël entre le tournant et l’impasseMoyen-Orient et AfriquePARTAGER Dominique Moïsi Conseiller Spécial - Géopolitique Plus d’une semaine après une élection qui était jugée comme capitale pour Israël, le pays est toujours dans l’attente du nom de son prochain premier ministre. Sans mandat clair et sans majorité à la Knesset, le bloc de Benyamin Nétanyahou et celui de Gadi Eisenkot vont devoir trouver des alliés pour convaincre le président Isaac Herzog de leur confier le pouvoir. Dans cet entretien, Dominique Moïsi laisse entrevoir les différents scénarios des prochaines semaines et questionne les divisions qui fragilisent le pays.Le 27 octobre, les Israéliens étaient appelés aux urnes pour renouveler leur parlement. Les résultats donnent 53 sièges à la coalition de droite menée par Benyamin Nétanyahou et 48 au bloc centriste de Gadi Eisenkot. Sans majorité claire à l'issue du vote, que peut-on attendre des prochains jours et des prochaines semaines ?Ce à quoi nous assistons ces derniers jours en Israël nous rappelle d’abord l’importance des règles et coutumes qui encadrent une démocratie. À ce titre, sans constitution codifiée, le pays se rapproche de la tradition britannique, c’est à dire qu’au terme d’une élection, le chef de l’État entame un cycle de consultations avec les partis représentés au parlement afin de déterminer quelle formation sera la mieux à même de conduire le pays dans la nouvelle législature. Au cours des prochains jours, le président Herzog devra donc déterminer quel parti aura les capacités de réunir une coalition assez stable afin qu’Israël soit gouvernable. Or, une première difficulté se présente ici : le parti arrivé en tête avec 27 sièges, le Likoud de Benyamin Nétanyahou, n’est pas en mesure d’atteindre la majorité fixée à 61 sièges, et au vue de ses relations avec les autres partis présents à la Knesset, on le voit mal pouvoir atteindre ce chiffre par le jeu des alliances avec les forces en présence. C’est là que nous devons nous tourner vers le parti de Gadi Eisenkot, Yashar, qui n’existait pas il y a quelques mois mais qui a toutefois réussi l’exploit d’arriver deuxième dans cette élection, avec 21 sièges obtenus. À l’inverse du premier ministre sortant, on peut imaginer que l’ancien général Eisenkot pourrait atteindre ce chiffre fatidique de 61 sièges, à condition de sceller des alliances avec les autres partis.Ce qui explique une telle instabilité à la sortie des urnes c’est aussi le mode scrutin, qui en Israël est fixé à la proportionnelle intégrale. Là encore, on souligne l’importance des règles en démocratie. Le mode de scrutin favorise dans ce cas la dispersion des voix et oblige la formation de coalition pour gouverner. Dans un pays qui fait face à une réelle instabilité sur le plan régional et international, on peut légitimement se demander si ce système ne fragilise pas un peu plus le pays sur le plan politique.Pour ce qui est des prochaines semaines, deux questions me viennent à l’esprit : quel scénario politique est le plus probable ? À partir de là, quelles sont les évolutions régionales et internationales qui en découleront ?Aujourd’hui, il y a trois scénarios qui se profilent. Le premier, c’est celui de l’union nationale, et deux camps s’opposent sur les possibilités de cette trajectoire. Il y a ceux qui souhaitent une "révolution de palais" au sein du Likoud et espèrent que le parti prenne ses distances avec Nétanyahou. Dans cette perspective, et une fois l’effacement de Bibi et du radicalisme de son camp, on pourrait envisager une alliance entre le Likoud et Gadi Eisenkot. Le second camp souhaite quant à lui une union entre le leader de Yashar et celui du Likoud, mais ceux qui défendent cette hypothèse me semblent faire fausse route. L’expérience passée nous montre que Nétanyahou ne parviendrait pas à partager le pouvoir.Le deuxième scénario prend en compte l’influence des partis arabes, qui, soit dans leur abstention de censurer le futur gouvernement, soit dans leur soutien potentiel à ce dernier, pourraient permettre à une coalition formée autour de Gadi Eisenkot d’arriver au pouvoir.Dans le troisième scénario, qui reste selon moi le plus probable, il n’y a pas d’accord. Il faut imaginer des semaines, voire des mois de discussions, qui contraindraient le président Herzog a convoquer de nouvelles élections législatives. Cette solution apparaît comme la plus plausible compte tenu de la réalité israélienne et des divisions qui la traversent.Le vote qui s'est tenu était le premier depuis les attaques du 7 octobre 2023, et la campagne s'est largement menée sur les sujets internationaux. Que doit-on attendre d'Israël sur ces sujets après ce scrutin ?C’est seulement à l’aune des trois scénarios que j’ai décrits que nous pourrons bâtir une approche internationale. Déjà, il faut souligner que tant que des négociations auront lieu, Nétanyahou restera premier ministre. Compte tenu de son obsession autour de la bombe nucléaire iranienne, on peut imaginer qu’il continuera de nourrir les tensions avec Téhéran tant qu’il représentera Israël.Il faut reconnaître que sur le plan régional et international, le pays est dans une impasse. Si Israël a très sérieusement affaibli le Hamas militairement, ce dernier reste ancré politiquement. Et si l’Autorité palestinienne devait organiser des élections demain, hypothèse qui a été repoussée par Mahmoud Abbas en octobre, il se pourrait que le Hamas soit en position de force au terme du scrutin. Ce qui a été frappant dans le cadre de la campagne des législatives, c’est l’effacement de la question palestinienne. On peut déjà déplorer le fait que la gauche n’imprime pas les débats sur ce sujet. On doit aussi noter que peu de figures prennent la parole sur cette question, et l’ancien ambassadeur d'Israël en France Élie Barnavi fait figure d’exception pour ses positions, bien qu’il ne pèse pas dans l’opinion."Ce qui a été frappant dans le cadre de la campagne des législatives, c’est l’effacement de la question palestinienne."La campagne a permis à Gadi Eisenkot, ancien chef d'état-major, de devenir un prétendant légitime au poste de Premier ministre. Dans quelle mesure incarne-t-il une alternative aux propositions politiques de Benyamin Nétanyahou ?Pour comprendre la légitimité qui est la sienne, il faut partir de son histoire. Gadi Eisenkot est le fils de juifs marocains, très pauvres, qui va, grâce à l’armée, gravir les échelons de la société israélienne jusqu’à devenir chef d’état-major de l’armée du pays. Il est d’ailleurs le premier séfarade à atteindre cette fonction. De par ses origines et son histoire, Eisenkot a donc gagné une légitimité aux yeux des Israéliens. Et puis, parce qu’il a été personnellement endeuillé par la mort de son fils réserviste à Gaza, il incarne la souffrance du pays. Ce que Gadi Eisenkot représente, c’est l’anti-Nétanyahou. On lit cette posture jusque dans le nom du parti qu’il a fondé, Yashar, qui veut dire "intègre" en hébreux. Il met ainsi l’exigence de justice au cœur de ses aspirations, et c’est d’ailleurs l’un des points de départ de sa campagne : il souhaite la mise en place d’une commission d'enquête sur les attaques 7 octobre afin de faire la lumière sur les responsabilités du pouvoir en place. Pour beaucoup d’Israéliens, Eisenkot représente la possibilité de rompre avec Nétanyahou. Après près de 18 ans à la tête d'Israël, Bibi n’a pas éliminé la corruption, les guerres se multiplient, ni le Hamas ni le Hezbollah n’ont été éliminés, le régime irannien est renforcé… En cela, Gadi Eisenkot représente le jugement porté par la société israélienne sur les années de pouvoir de Benyamin Nétanyahou. Mais pour comprendre Gadi Eisenkot, il faut aussi le replacer sur l’échiquier de la vie politique en Israël. Si on se réfère au bloc qu’il dirige comme à celui de l’opposition, cela ne sous-entend aucunement qu’il se trouve à l'opposé de Benyamin Nétanyahou. Eisenkot n’est pas un homme de gauche, et il n’est pas l’héritier du Parti travailliste qui a longtemps dominé la vie politique du pays. La gauche, elle, est restée largement marginale au cours de cette élection, et elle peine toujours à se relever du tournant de la fin des années 1990 marqué par l’assassinat de Yitzhak Rabin et par les débuts de la seconde intifada."Eisenkot n’est pas un homme de gauche, et il n’est pas l’héritier du Parti travailliste qui a longtemps dominé la vie politique du pays."D’après les standards français, on qualifierait plutôt Eisenkot d’homme de centre droit. Il est pour une économie libérale et n’a pas du tout l’habitude d’échanger avec les syndicats. Sur les questions institutionnelles, il se démarque toutefois largement du leader du Likoud, à commencer par sa position quant à la Cour suprême du pays : là où Nétanyahou voulait réduire considérablement le pouvoir des juges, Gadi Eisenkot veut protéger l’institution.Enfin, sur le plan de la politique étrangère, qui reste largement déterminé par la question palestinienne, le candidat de Yashar a fait preuve d’une grande discrétion tout au long de la campagne. Il n’a jamais abordé les perspectives en Palestine, et il a plutôt considéré que s’il mettait l’accent sur la solution à deux États, cela serait trop clivant dans le contexte actuel du pays.Raam et la Liste unifiée, deux listes arabes, ont obtenu 19 sièges à la Knesset, ce qui constitue un record dans l’histoire du pays. Comment doit-on interpréter ce résultat et comment ces partis pourraient-ils influencer la législature qui s’ouvre ?Dans cette campagne, les Arabes israéliens ont décidé de s’engager dans le débat électoral et de faire entendre leur voix. Là, il faut distinguer les listes qui ont obtenu le plus de voix : entre Raam et la Liste unifiée, c’est Raam, dirigé par Mansour Abbas, qui est le parti le mieux à même de travailler potentiellement avec Gadi Eisenkot. Ce parti est modéré dans la vie politique du pays. Il a critiqué sans ambiguïté les attaques du 7 octobre, quand bien même les Israéliens lui ont reproché de ne pas utiliser le terme de "terroristes" pour qualifier le Hamas. Raam a déjà dit qu’il était prêt à soutenir un gouvernement formé par Eisenkot, et une partie importante de l’électorat de ce-dernier est prête à accepter de gouverner avec le soutien de partis arabes.Une telle union enverrait un signal d’ouverture considérable. Dans le scénario où Eisenkot devait accéder au poste de premier ministre avec le soutien de ces listes, l’image de la démocratie israélienne en sortirait renforcée, car elle intégrerait ainsi une partie importante de la population : les Arabes israéliens représentent plus de 20 % du pays. La force démocratique du pays supplanterait alors son identité religieuse, qui pèse lourd dans la vie politique d'Israël. À ce titre, il y a cette question que je répète souvent : et si l’avenir de la démocratie en Israël dépendait des partis arabes ?La campagne qui a précédé le vote a illustré les divisions qui fragilisent la société israélienne. Le taux de participation, 77,7 % des électeurs, a souligné les enjeux de l’élection. Peut-on espérer un retour à l’unité dans le pays ?Au lendemain des attaques du 7 octobre 2023, les israéliens étaient unis dans la sidération et la douleur. Au lendemain des élections du 27 octobre 2026, ils ont montré à quel point ils étaient divisés. Il y a aujourd’hui deux Israël. L’un a conservé les valeurs politiques et sociales qui étaient portées par les pionniers, mais en a perdu l’idéal. L’autre est beaucoup plus proche de la pensée de la droite conservatrice et nationliste que l’on retrouve en Europe. Comment réconcilier les deux ? Ce qui sépare les deux camps c’est aussi la question palestinienne. Le premier souhaite travailler avec les Palestiniens. L’autre camp, à l’inverse, se définit par sa radicalité qui refuse aux Palestiniens leur territoire. À long terme, c’est une question morale qui se posera à Israël…Dans le fond, on ne peut pas être surpris par les résultats des élections. L’obsession avec le 7 octobre a produit deux types de réactions : une partie de la population exige la vérité et la justice ; l’autre demande toujours plus de sécurité. Là encore, on retrouve deux camps opposés, qui pourraient aggraver les divisions qui minent le pays.La formule qui me vient à l'esprit pour décrire la situation, c’est celle que l’on retrouve dans Le Guépard : "il faut que tout change pour que rien ne change". C’est un peu ce à quoi nous avons assisté. Israël est encore loin de l’unité.Propos recueillis par Martin Mullercopyright AHMAD GHARABLI / AFPPARTAGERcontenus associés 28/10/2026 Législatives en Israël : les trois leçons d’une élection indécise Jean-Loup Samaan 21/10/2026 Élections législatives en Israël : "Le débat électoral est ravalé à un feui... Denis Charbit 19/05/2026 Israël : "L’aventurisme du gouvernement actuel commence à susciter des dout... Denis Charbit