AccueilExpressionsÉlections législatives en Israël : "Le débat électoral est ravalé à un feuilleton policier" 21/10/2026 Élections législatives en Israël : "Le débat électoral est ravalé à un feuilleton policier"Moyen-Orient et AfriquePARTAGER Denis Charbit - contributeur externe Professeur de science politique à l’université ouverte d’Israël Les élections législatives israéliennes se tiendront le 27 octobre prochain. Lors des précédentes élections de 2022, le parti de Benyamin Netanyahou avait remporté la majorité relative (23,4 % des voix), juste devant le parti laïc et centriste Yesh Atid de Yaïr Lapid. Malgré un accord de coalition prévoyant un gouvernement Lapid-Bennett, où l’extrême droite de Naftali Bennett aurait été au pouvoir les deux premières années, c’est finalement Benjamin Netanyahou qui avait été nommé pour former le gouvernement le plus à droite de l’histoire de l’État hébreu. Qu’est-ce qui pourrait changer après ces secondes législatives du 27 octobre ? Quels sont les grands enjeux de cette campagne ? Entretien avec Denis Charbit.Quel est le principal enjeu de cette élection législative ? L’État de droit et la démocratie en Israël sont- ils remis en cause sur le long terme ?Tout dépend du point de vue que l’on adopte. Les partis politiques du centre et la gauche font de l’État de droit l’enjeu central de la campagne, ne serait-ce que parce qu’il leur permet de se positionner clairement par rapport à Nétanyahou. Faire campagne sur l’État de droit est une manière de s’opposer franchement au gouvernement, ce qui est bien plus difficile et complexe à faire concernant la guerre à Gaza. En 2023, la réforme de la justice de Netanyahou avait suscité une opposition massive au sein de la population : le projet prévoyait de réduire considérablement le droit de la Cour suprême d'annuler des lois promulguées par la Knesset. Il visait aussi à modifier la composition de la commission de nomination des juges de la Cour suprême. Au lieu qu'elle soit composée de 9 membres (3 juges, 2 membres de l'ordre des avocats, 1 ministre et 2 députés dont un de l'opposition) sous la supervision du ministre de la Justice, elle comportera, selon la loi votée le 27 mars et pas encore entrée en vigueur, une majorité de membres désignés par le pouvoir politique. L’opposition y voit un coup de force et, à terme, une politisation de la justice.Concernant la guerre en cours et le statut de la Palestine, les divergences sont beaucoup moins frontales ni accusées : on trouve un nuancier allant de l'opposition farouche à tout projet de solution à deux États à la crainte de la menace que ferait peser un État palestinien aux frontières d'Israël. Dans un cas comme dans l'autre, la question de la négociation avec des représentants palestiniens est évacuée. L'Institut de sondage Pew Research Center a interrogé Palestiniens et Israélien sur la solution à deux États dans une enquête auprès de 2039 personnes en Israël, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, du 30 mars au 6 mai 2026. Alors qu’en 2013, 50 % des personnes interrogés sur la possibilité de trouver une solution permettant à Israël et à un État palestinien indépendant de coexister pacifiquement répondaient par l’affirmative, le chiffre est tombé à 17 %...Certaines différences apparaissent sur le sort de Gaza mais elles sont de nuance, à partir d’un consensus établi. Gadi Eisenkot est par exemple favorable au plan de Reconstruction proposé par Trump, mais sans le volet Gaza-Riviera. Des divergences apparaissent, en revanche, sur le maintien de l'ordre en Cisjordanie : Benjamin Netanyahou a laissé les colons pénétrer dans des localités palestiniennes et prendre le contrôle de nouveaux territoires pour ne pas se mettre à dos Bezalel Smotrich, qui, outre le portefeuille des Finances, est en charge des affaires civiles au sein du ministère de la Défense détenu par Israël Katz (Likoud). C’est à ce poste, qui comprend tout ce qui a trait à la Cisjordanie, que Smotrich a légalisé des avant-postes et en a créé de nouveaux, sans commune mesure avec le rythme qui prévalait auparavant. Eisenkot considère, lui, qu’il en va de l'autorité de l’armée, laquelle contrôle et administre formellement les territoires occupés. S’il prenait la tête du gouvernement, il ne renouvellerait pas le poste de ministre délégué aux affaires civiles et rétablirait le caractère exclusif de l’autorité militaire. Cette position ne constitue pas toutefois une ligne de clivage majeure dans le débat public.Dans les années 1990 encore, le ressort principal du débat politique concernait pourtant le conflit israélo-palestinien, entre l’approche de résolution du conflit et ceux qui défendaient sa simple gestion, se contentant d’en contenir au maximum le "pouvoir de nuisance" ; la question de l’indépendance de la Cour suprême et du respect des contre-pouvoirs était secondaire : elle devient primordiale au terme d’un chassé-croisé causé par le 7 octobre.Il n'est pas envisageable pour la gauche de remettre en cause la guerre menée contre le Hamas, l’Iran et le Hezbollah ni de négocier avec ces organisations qui incarnent l'islamisme radical et n’ont jamais concédé la reconnaissance de l'État d'Israël sous quelque forme que ce soit. La gauche met en cause le bilan médiocre de la guerre, mais ne conteste pas la légitimité de l'objectif du désarmement conventionnel et nucléaire des trois forces radicales.De son côté, la droite qui soutient Netanyahou se concentre sur la guerre en cours et met en sourdine la réforme de la justice, estimant que victoire vaudra quitus sur un sujet trop inflammable pour être défendu en pleine campagne ; des électeurs du Likoud s’étaient d’ailleurs dressés contre la réforme. Les services de renseignement et le chef d’État-major avaient fait part au Premier ministre de leur inquiétude à ce sujet, estimant qu’elle aggraverait les divisions de la société israélienne, ce que les adversaires d’Israël risquaient de mettre à profit. Netanyahou a rejeté ces arguments, dénonçant une prétendue instrumentalisation politique.Que propose Netanyahou pour convaincre les Israéliens et quel bilan peut-il défendre ? Quelle place occupent Itamar Ben Gvir (sécurité nationale) et Bezalel Smotrich (finances), les deux ministres les plus radicaux, dans la campagne ?Le bilan de Netanyahou est celui d’une nation en guerre : la majorité brandit un narratif héroïque exprimé par une rhétorique guerrière. Elle concède que la victoire n’est pas totale en faisant valoir qu’il s’agit d’une guerre de longue haleine contre des ennemis coriaces. Les électeurs sont priés de renouveler leur confiance au Premier ministre pour lui permettre de "finir le travail" et d'aboutir à l'éradication du Hamas, du Hezbollah et du programme nucléaire iranien. L’opposition ne présente guère d’alternative : elle pourrait s’appuyer sur Joseph Aoun comme allié régional, mais l'option n'est pas très crédible, car le président libanais est beaucoup trop faible pour désarmer le Hezbollah.Le ministre des Finances, l’un des plus radicaux du gouvernement, Bezalel Smotrich, peut également s’appuyer sur un très bon bilan macroéconomique, que l’on peut l’attribuer aux guerres à Gaza et en Ukraine. Elles ont justifié une politique de réarmement massif et stimulé le complexe militaro-industriel. Israël engrange de nombreux contrats en la matière (avec l’Inde ou Chypre) et ses ventes d'armements s’élèvent à de 19 milliards de dollars pour 2026. Le pays - ce n’est pas une nouveauté - fait preuve d’une extrême rigueur budgétaire et le remboursement de sa dette figure toujours en premier dans l'ordre des dépenses. Le pays est donc très bien noté par les agences et son économie, pour spartiate et conservatrice qu’elle puisse sembler, se porte très bien malgré un recul conjoncturel qui est lié à la situation de guerre.Qui est Gadi Eisenkot, le dirigeant du parti Yashar, donné favori dans les sondages ?Gadi Eisenkot fut chef d'état-major de 2015 à 2019. Il a fait irruption dans la vie politique en 2020, ce qui fait de lui un novice au sein du personnel politique. Comme dans beaucoup de démocraties occidentales, les électeurs israéliens sont sensibles à l'apport d'un sang neuf. De plus, il est d’origine marocaine dans un contexte où l’égalité politique entre juif séfarade et ashkénaze est réelle, mais où les statistiques confirment des inégalités sociales. Aucun Premier ministre d’origine séfarade n’a jamais été au pouvoir et cela peut jouer sur une petite partie de l'électorat du Likoud, majoritairement séfarade. Enfin, Gadi Eisenkot respire l’intégrité morale ; cela contraste abruptement avec Netanyahou.Un événement dramatique l'a illustré : Eisenkot a rejoint le cabinet de guerre le lendemain du 7 octobre. Quelques semaines plus tard, il a été informé de la mort de son fils, un médecin, lors de la contre-offensive qu'il avait lui-même approuvée et il a continué pourtant à assumer ses responsabilités. Dans le même temps, le fils de Netanyahou, un radical sur le plan politique, était à Miami. Eisenkot s'abstient d'évoquer le drame qui l'a frappé, mais beaucoup d’électeurs y sont sensibles : un chef de guerre père qui a perdu son fils à la guerre et payé le plus lourd tribut n’enverra pas les jeunes au combat à la légère.Pour autant, la victoire est loin d’être assurée face à Netanyahou, qui jouit encore d’une popularité incroyable, malgré le 7 octobre. Aucune homme politique n’aurait pu tenir aussi longtemps avec un bilan pareil d'erreurs, de fautes et de scandales. Et pourtant, il fait l’objet d’une idolâtrie pour nombre de ses électeurs. Ses conseillers alimentent sans relâche la "machine à poison", laquelle produit et diffuse un narratif dans lequel il sort indemne des reproches qu'on lui adresse.À quoi pourrait ressembler une coalition des partis de l'opposition ?Dans un paysage politique très éclaté, le scrutin proportionnel indique les rapports de force entre les différentes formations politiques. En revanche, une fois que les électeurs ont voté, ils ne jouent plus aucun rôle dans la formation de la coalition majoritaire dont sera issu le gouvernement. Plusieurs combinaisons sont possibles, mais toutes sont boiteuses et instables. Quand bien même l’une d’entre elles obtiendrait la confiance de la Knesset, le risque d’élections à répétition reste grand. On peut craindre un match nul qui débouchera sur une impasse.Si l'opposition arrive en tête, un gouvernement d’union nationale n'offrira à Benjamin Netanyahou qu'un poste de ministre, mais il devra aussitôt y renoncer. Un député ou un ministre est obligé de démissionner en cas de poursuites judiciaires. Cette sanction ne vaut pas pour un Premier ministre. En outre, on ne voit pas quelle pourrait être la politique d’un tel gouvernement de coalition sur des sujets aussi clivants que la réforme judiciaire ou la Cisjordanie. Inversement, les chefs de l'opposition - Gadi Eizenkot, Naftali Bennett et Avigdor Liberman - déclarent leur refus de former une coalition qui dépendrait du soutien apporté par les deux partis arabes, du fait de leur appui inconditionnel à la cause palestinienne.Qu’en est-il des révélations du 8 septembre par le quotidien Haaretz, qui a affirmé que le Premier ministre aurait été averti par Mohammed ben Zayed, dix jours avant le 7 octobre, d'une opération majeure préparée par le Hamas sans en informer les services de sécurité ?En transformant le débat électoral en roman policier, ces révélations ont appauvri le débat. Que Benjamin Netanyahou ait été averti ou non, qu’il ait rencontré ou non tel ou tel émissaire des Émirats et interprété une information critique comme un simple bruit ne change rien : il n’a pas su prévenir le massacre de masse du 7 octobre. La seule vertu de cette polémique est qu’elle légitime la revendication d’une commission d’enquête indépendante sur le 7 octobre, au nom d’une exigence morale, bien sûr, mais aussi pour ne pas reproduire les erreurs du passé.Pour le reste, les racines du problème sont beaucoup plus profondes : depuis la fin de la seconde Intifada, lorsque l'antagonisme est devenu un conflit de faible intensité, on a cru naïvement que "la Palestine, c'est fini" et que la cause palestinienne n'était plus qu'une épine dans le pied. Elle ne l'est pas. La prudence affectée par le Hamas dans les années 2007-2023 était une ruse. Nous avons payé cher cette erreur d'interprétationLes quatre ans qu’Israël a traversés depuis la précédente élection de 2022 et le 7 octobre 2023 ont été parmi les plus décisifs de son histoire mais la campagne n’est absolument pas à la hauteur - elle est un feuilleton qui tourne principalement autour des scénarios et des options qui se dégageront bien le lendemain du scrutin, comme si le débat public se réduisait à deviner le tiercé gagnant d’une course hippique… Cela donne une piètre idée de la politique.Propos recueillis par Hortense MiginiacCopyright Ilia YEFIMOVICH / AFPGadi Eisenkot le 15 octobre 2026PARTAGERcontenus associés 23/09/2025 Palestine - Le "moment 2003" d’Emmanuel Macron Michel Duclos 19/05/2026 Israël : "L’aventurisme du gouvernement actuel commence à susciter des dout... Denis Charbit 13/10/2025 Le jour d'après, de Gaza à l'Ukraine Michel Duclos 28/01/2026 Conseil de la Paix : Trump, faire la paix comme on fait des affaires Cyrille Bret