AccueilExpressions par Montaigne[Le monde vu d’ailleurs] - Guerre en Iran, l’UE au défi de la puissanceLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Union Européenne18/03/2026ImprimerPARTAGER[Le monde vu d’ailleurs] - Guerre en Iran, l’UE au défi de la puissanceAuteur Bernard Chappedelaine Ancien conseiller des Affaires étrangères Découvreznotre série Le monde vu d'ailleursLe 28 février, les frappes israélo-américaines contre l'Iran ont ouvert un nouveau front au Proche-Orient, qui met l'Union européenne en difficulté : hausse des coûts de l'énergie, frappes sur la base britannique de Chypre, suspension des sanctions contre le pétrole russe... Comment éviter de s’aliéner les États-Unis tout en contestant la légitimité de cette guerre, qui illustre le recul de la légalité internationale, dont l’UE se veut la gardienne ? Quelles sont les désunions entre Européens, entre familles politiques voire même au sein même des partis ?L’UE, un acteur exposé mais en retraitUne Russie expansionniste à sa porte, une Chine agressive économiquement et un allié américain de plus en plus imprévisible : l’Europe est de toute part confrontée à des défis, constate la BBC. L’UE a été rapidement concernée par les frappes sur l’Iran décidées le 28 février par la coalition américano-israélienne, observe Marc Pierini. Dès le 3 mars, un missile a touché la base britannique d’Akrotiri, située à Chypre, qui est membre de l’UE mais pas de l’OTAN. La Turquie a déployé des avions F-16 dans la partie nord de l’île, en violation des lois américaines sur l’exportation des matériels de guerre, note Kathimerini. La guerre en Iran est susceptible d’entraîner de multiples conséquences, analyse le New York Times : elle peut modifier les dépendances énergétiques, les routes commerciales et les partenariats stratégiques. Si la crise s’inscrit dans la durée, elle peut notamment provoquer une hausse des coûts de l’énergie. Ces derniers jours, le prix du gaz a atteint des niveaux inédits depuis l’invasion de l’Ukraine, note la BBC. L’Allemagne, dont l’économie est très ouverte sur l’extérieur, est particulièrement exposée à ces risques, souligne George Benson. Très dépendante du gaz russe jusqu’en 2022, elle a construit des terminaux pour importer du gaz naturel liquéfié (GNL) dont 96 % proviennent des États-Unis. La suppression l’an dernier de 120 000 emplois industriels est notamment imputable à la hausse des coûts de l’énergie qui restent en Allemagne trois fois supérieurs à ceux aux États-Unis. L’économie allemande est énergivore, du fait notamment de l’importance de son secteur industriel : un blocage durable du détroit d’Ormuz remettrait une nouvelle fois en question la perspective d’un retour de la croissance, s’inquiète l’économiste Veronika Grimm. Cette situation a aussi des effets politiques. Lors des récentes élections dans ce fief industriel qu’est le Bade-Wurtemberg, l’AfD a doublé son score et obtenu 18,8 % des voix, quatre autres scrutins régionaux auront lieu cette année en Allemagne, note George Benson. Une déstabilisation de la région pourrait aussi provoquer de nouvelles arrivées de réfugiés et de migrants à la frontière irano-turque, rappelant la situation de 2015, quand l’Allemagne avait accueilli près d’un million de personnes, originaires du Moyen-Orient, afflux qui explique la progression continue de l’AfD, créditée actuellement d’environ un quart des intentions de vote au niveau fédéral."L’UE éprouve toujours des difficultés à utiliser sur le plan stratégique son poids économique".Depuis longtemps, l’UE n’est plus un "médiateur de confiance" dans les négociations entre les États-Unis et l’Iran sur le dossier nucléaire, déplore Marc Pierini, qui qualifie le JCPoA (Joint Comprehensive Plan of Action), l’accord signé à Vienne en 2015, de "document d’archéologie diplomatique". Pour Nathalie Tocci, cet accord, "saboté par la première administration Trump, ce qui a déclenché l’escalade à laquelle nous assistons", demeure "l’acquis diplomatique le plus significatif de l’UE". Le président des États-Unis n’est pas seul responsable de la perte d’influence de l’UE, estime Julien Barnes-Dacey, qui demeure convaincu que, depuis des années, les Européens ont négligé cette région, et que c’est ce qui explique qu’aujourd’hui l’UE n’est prise au sérieux ni par Washington ni par Téhéran et qu’elle ne joue aucun rôle significatif, déplore le chercheur à l’ECFR. Cette marginalisation s’explique aussi par le fait que ni Israël ni les États-Unis n’ont besoin de sa contribution en matière d’armement ou de renseignement, juge pour sa part Marc Pierini. Le contraste est grand avec le conflit russo-ukrainien dans lequel les Européens sont un acteur incontournable, qui ont imposé des sanctions à la Russie et fournissent l’essentiel de l’assistance, civile et militaire, à Kiev. Il est vrai que cette guerre pose un défi existentiel à l’UE dans son voisinage immédiat, alors que, malgré les risques d’extension du conflit, le Proche et le Moyen-Orient ont reculé dans les priorités européennes. "Le constat désagréable demeure que l’UE éprouve toujours des difficultés à utiliser sur le plan stratégique son poids économique", conclut Julien Barnes-Dacey. L’exemple de l’Ukraine montre que l’Europe est entendue quand elle parle d’une seule voix, souligne le chercheur, mais, face aux événements vertigineux au Moyen-Orient, l’Europe a vraiment des difficultés à s’entendre, note la BBC, même si l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni se sont accordés sur une déclaration qui menace l’Iran d’"actions défensives" si Téhéran ne met pas un terme à ses "attaques inconsidérées". Une préoccupation, très présente, à l’esprit des dirigeants européens, c’est de ne pas s’aliéner Donald Trump et d’éviter qu’il ne se désengage complètement du théâtre ukrainien, analyse le média britannique. Il est peu probable que le président des États-Unis, convaincu que c’est à Kiev de faire des concessions, modifie sa position dans ce conflit, estime toutefois Anthony Dworkin.Des réactions européennes en ordre disperséLes alliés européens ont joué un rôle substantiel, aux côtés des États-Unis, dans les interventions en Afghanistan et en Irak, rappelle NBC News, mais, aujourd’hui, pour la plupart des gouvernements, la guerre en Ukraine demeure la priorité géopolitique centrale, et on considère qu’un conflit prolongé au Moyen-Orient ne ferait que détourner des ressources de l’Europe, explique Matthias Matthijs. N’ayant pas été consultés par Washington, la rapidité et l’ampleur des frappes américano-israéliennes les a surpris, d’où des réactions en ordre dispersé, remarque l’expert du CFR. Aussi, note CNN, les dirigeants européens tentent d’emprunter une voie étroite entre l’offre d’un soutien limité aux États-Unis et les mises en garde contre une conflagration régionale. Lors de son entretien avec Donald Trump, à la Maison Blanche, le 3 mars, Friedrich Merz a, dans un premier temps, apporté son soutien à Donald Trump, et est resté silencieux alors que celui-ci s’en prenait vivement à son homologue espagnol, note Politico. Confronté aux conséquences possibles de ce conflit en matière énergétique, sécuritaire et migratoire, le Chancelier n’a cependant pas tardé à réviser sa position et à critiquer la suspension des sanctions imposées au pétrole russe, qui va permettre au Kremlin de continuer à financer la guerre en Ukraine. La confrontation au Moyen-Orient a créé des tensions au sein même de l’AfD, son co-président, Tino Chrupalla s’inquiète de voir Donald Trump abandonner sa posture pacifique et devenir le "président de la guerre", tandis que Markus Frohnmaier, tête de liste du parti aux élections dans le Bade-Wurtemberg, se montrait plus nuancé, indique Al Jazeera. Au Royaume-Uni, on a également assisté à un changement de position. Dans un premier temps, le Premier ministre a refusé de mettre à disposition les bases britanniques (Diego Garcia…), ce qui lui a valu les sarcasmes de Donald Trump ("nous n’avons pas affaire à Churchill") et, dans un second temps, Londres autorisé l’utilisation de ses bases pour des missions à caractère défensif, indique CNN. L’intervention américano-israélienne divise aussi l’extrême-droite britannique, la grande majorité des électeurs du parti Reform UK, actuellement en tête des intentions de vote, y sont hostiles, mais son fondateur, Nigel Farage, très proche de Donald Trump, a appelé à soutenir "les Américains dans ce combat vital contre l’Iran". Deux autres figures de la mouvance nationaliste s’opposent : Tommy Robinson la soutient, tandis que Paul Golding la fustige ("ce n’est pas notre guerre").Les dirigeants européens tentent d’emprunter une voie étroite entre l’offre d’un soutien limité aux États-Unis et les mises en garde contre une conflagration régionale.Les commentateurs relèvent aussi la position prise par Giorgia Meloni, proche de Donald Trump, qui avait défendu J.D. Vance après son discours controversé à Munich en 2025, et qui se livre aujourd’hui à des contorsions, puisque la présidente du gouvernement italien tout à la fois condamne le régime iranien, dénonce le "massacre" perpétré contre une école, qui aurait été causé par une frappe américaine, et s’interroge sur la légalité de cette guerre en mettant en garde contre des "interventions unilatérales réalisées hors du périmètre du droit international", résume le Washington Post. En Italie, cette guerre est très impopulaire, observe le quotidien, elle éclate au moment où Giorgia Meloni dépense beaucoup de capital politique pour le référendum sur la réforme judiciaire. À Madrid, en revanche, souligne CNN, Pedro Sánchez s’est clairement positionné contre Donald Trump ("non à la guerre"), il l’a accusé de "jouer à la roulette russe avec le destin de millions de personnes" et de chercher à dissimuler ses échecs. Le Premier ministre espagnol a refusé de mettre à disposition de Washington les bases de Rota and de Morón, ce qui a suscité l’ire du président des États-Unis, qui a menacé de passer outre, de rompre les relations avec l’Espagne et qui a déjà accusé Madrid de se comporter en "passager clandestin" en refusant l'objectif des 5 % du PIB consacrés à la Défense. Pedro Sánchez utilise le slogan ("non à la guerre"), qui avait permis à la gauche de se mobiliser contre l’intervention américaine en Irak et d’accéder au pouvoir en 2004, rappelle El Pais. En Europe centrale, les réactions des alliés de Donald Trump sont diverses, observe Matthias Matthijs, des voix s’élèvent en Pologne (le président Nawrocki), dans les pays baltes, en République tchèque et en Roumanie pour soutenir l’intervention américano-israélienne, que le Premier ministre slovaque Fico a en revanche condamnée, tandis que Viktor Orbán, qui fait face à une élection difficile le mois prochain en Hongrie, tente, selon le Washington Post, un exercice d’équilibre, consistant à prendre ses distances par rapport à cette guerre sans se brouiller avec Donald Trump. Les Européens ont cependant critiqué sa décision de suspendre l’application des sanctions visant les exportations de pétrole russe.L’UE, gardienne de la légalité internationale et en quête de sa souverainetéLes Européens sont aujourd’hui beaucoup moins divisés qu’il ne semble à première vue, juge Nathalie Tocci. Leurs dirigeants reconnaissent pour la plupart que les États-Unis et Israël ont violé le droit international, en revanche, ils n’ont pas condamné les frappes américano-israéliennes. Le cœur du problème, selon cette experte, c’est que, même si elle a pu être accusée d’hypocrisie et de "double standards", l’identité collective de l’UE s’est construite sur le droit, la loi et le multilatéralisme et que, si elle renonce à ses principes, "l’intégration européenne se vide de sa substance". The Economist constate aussi que les États-Unis, qui ont été un pilier de l’Alliance occidentale, abandonnent l’idée même que les normes devraient apaiser les relations internationales. Avec le Japon, le Canada, l’Australie et quelques autres États, l’Europe continue à défendre l’idée qu’un autre monde est possible, mais elle doit subir les conséquences de son échec à le modeler à son image, remarque l’hebdomadaire britannique.Pour être en mesure de résister aux tentatives de chantage de Donald Trump, les Européens doivent tirer les leçons de cette crise, réduire leurs dépendances, non seulement en matière de gaz et de pétrole, mais aussi dans le domaine de la Défense.Toujours en quête de sa souveraineté, l’UE est trop lente, "for sure !", elle a besoin d’être réformée, admet The Economist, en référence aux propos du Président Macron. Pour être en mesure de résister aux tentatives de chantage de Donald Trump, les Européens doivent tirer les leçons de cette crise, réduire leurs dépendances, non seulement en matière de gaz et de pétrole, mais aussi dans le domaine de la Défense, souligne la FAZ dans un éditorial. Matthias Matthijs se veut confiant, l’UE est en train de devenir un acteur géopolitique autonome, les dépenses de défense augmentent rapidement, notamment en Allemagne, elle diversifie ses relations commerciales avec de nouveaux partenariats (Inde, Indonésie, Mercosur) et aussi ses approvisionnements en énergie. Il est vrai que ces changements structurels prendront des années et qu’à court terme les gouvernements européens n’ont pas intérêt à une escalade des tensions avec Washington. Aussi vont-ils probablement se tenir à distance du conflit au Moyen-Orient et se concentrer sur leurs priorités, en dépit des appels lancés par Donald Trump à plusieurs pays, notamment à la France et au Royaume-Uni, à participer à une mission de réouverture du détroit d’Ormuz, en brandissant dans un entretien au Financial Times une menace ("I think it will be very bad for the future of Nato") en cas de refus, "chantage" que les ministres des Affaires étrangères de l'UE ont refusé. Il serait erroné de penser que les choses reviendront à la normale dans le Golfe une fois les hostilités terminées, alors que les États-Unis ont failli à assurer la sécurité des États riverains, estime Michael Stephens, qui invite Berlin, Londres et Paris et d’autres capitales européennes à se substituer à la puissance américaine. Copyright image : ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP Donald Trump et le chancelier allemand Friedrich Merz dans le Bureau ovale, le 3 mars 2026.ImprimerPARTAGERcontenus associés 02/03/2026 Iran - Guerre courte ou conflit prolongé ? Michel Duclos 26/02/2026 Are you MAD [Mutually Assured Destruction] ? - Le partage nucléaire, enjeu... André Leblanc 16/03/2026 Nucléaire : dissuasion avancée, la feuille de route de l’Île Longue Michel Duclos 09/03/2026 Les monarchies du Golfe à l’épreuve de la guerre avec l’Iran Jean-Loup Samaan