Rechercher un rapport, une publication, un expert...
La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne
Imprimer
PARTAGER

Iran - Guerre courte ou conflit prolongé ?

Iran - Guerre courte ou conflit prolongé ?
 Michel Duclos
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie

Plusieurs objectifs étaient possibles : détruire les sites nucléaires, changer le régime, cibler les installations militaires. En les choisissant tous les trois, ou plutôt en ne choisissant pas, l’administration Trump donne l'impression de ne pas avoir de plan, et d'agir sans stratégie ni but de guerre. Comment le régime par intérim à Téhéran pourrait-il exploiter ces confusions et la répugnance de Trump à l'égard des guerres sans fin ? Quelles évolutions possibles pour le pouvoir iranien ?

Il ne faisait guère de doute que les États-Unis, en conjonction avec Israël, allaient de nouveau attaquer l’Iran. C’est ce que nous anticipions nous même dans une contribution du 2 février. Le suspense portait plutôt sur l’échéance, l’ampleur et les objectifs de l’attaque ; parmi les buts de guerre possibles : la destruction des installations nucléaires restantes, un affaiblissement du potentiel militaire, notamment en matière de missiles ou encore le changement de régime.

Dans les premières heures de la guerre, le 28 février, il apparaissait que l’administration Trump avait finalement choisi l’option la plus haute, en cumulant les trois objectifs. S’agissant du changement de régime, un grand pas dans cette direction est intervenu dès le début de journée du 28 par l’élimination du Guide Suprême, Ali Khamenei, et d’ailleurs de plusieurs hauts dirigeants du régime iranien dont le ministre de la Défense, le chef d'État-Major, le commandant des Gardiens de la Révolution et un des principaux piliers du régime, Ali Shamkhani, secrétaire général du Conseil de Défense.

Élu pour mettre fin aux "guerres sans fin", Trump s’engageait dans une aventure particulièrement périlleuse sans même exclure ce qu’il y avait de plus hasardeux dans les interventions extérieures d’antan.

Cependant, de premiers cafouillages dans la communication de Washington sont rapidement venus obscurcir le message ; les "clarifications" multiples et souvent contradictoires produites par l’administration notamment dans la journée du 2 mars ont suscité l’impression qu’en définitive Washington n’avait pas vraiment de plan. Au détour d’un entretien téléphonique avec un grand média, Donald Trump parlait même de "boots on the ground" (des troupes au sol) ; cette simple allusion achevait de convaincre le public, en tout cas une partie importante de la base MAGA de Trump, que ce dernier jouait à fond à contre-emploi : élu pour mettre fin aux "guerres sans fin", il s’engageait dans une aventure particulièrement périlleuse sans même exclure ce qu’il y avait de plus hasardeux dans les interventions extérieures d’antan.

Durée et intensité de la guerre

Le système iranien ne pouvait que s’attendre à de tels événements. Un de nos contacts iraniens nous indiquait peu de jours auparavant que tout était prêt pour trouver des solutions de remplacement au Guide lui-même - "qui à son âge ne craint pas la mort" - ainsi que pour les principaux dirigeants du régime et du gouvernement ("4 couches de successeurs ont été désignés"). 

Deux éléments laissent d’ailleurs un peu dubitatif : le fait que Khamenei et les responsables principaux de la défense du pays aient pris le risque de se réunir sans plus de protection ce fatal samedi matin du 28 février ; et celui que deux des principaux piliers du système, à savoir Ali Larijani, conseiller national de sécurité, et Mohammad Ghalibaf, président du parlement, restent encore en vie.

Ces deux personnalités - avec d’autres sans doute, pas nécessairement connues du public - font partie de la direction qui a pris en charge de facto le destin du pays depuis plusieurs semaines déjà, davantage sans doute que le triumvirat qui assure officiellement l’intérim du Guide (le président de la République, le chef du pouvoir judiciaire, et un juriste issu du Conseil des Gardiens de la révolution, l’Ayatollah Alireza Arafi). La désignation d’un nouveau Guide par le "comité des experts" pourrait prendre plusieurs semaines. La question de la nature du régime - plus ou moins fidèle à son pedigree théocratique initial - se posera à cet horizon. Pour l’instant, c’est bien en pratique un noyau informel de dirigeants, dont ceux que nous venons de mentionner, qui vont devoir assumer le pilotage de l’État dans les jours, peut-être les semaines, de conflit qui viennent.

Dans quel état d’esprit ce groupe gère-t-il cette passe particulièrement dangereuse pour le régime ? Il est possible qu’il mise sur une guerre relativement brève, en spéculant sur deux éléments principaux : l’aversion actuelle de l’opinion américaine à l’égard des interventions extérieures ; la pression que les États du Golfe devraient exercer sur Washington pour éviter de payer un prix exorbitant. C’est la raison pour laquelle la riposte iranienne vise non seulement les implantations militaires américaines dans la région mais aussi les États du Golfe eux-mêmes (alors que ceux-ci avaient plutôt intercédé auprès de Washington pour que la guerre n’ait pas lieu).

Peuvent aussi contribuer à un conflit de courte durée :

  • l’impact économique sinon immédiat du moins progressif de la guerre, notamment de la paralysie du détroit d’Ormuz (les bourses en Asie dévissent, le marché des hydrocarbures se tend, l’inflation menace y compris aux États-Unis etc.) ;

  • les moyens militaires déployés : certes l’Iran ne peut que perdre la bataille des missiles - peut-être assez vite d’ailleurs - mais c’est l’emploi massif des drones iraniens qui peut permettre à Téhéran d'accroître considérablement le coût de la guerre pour les alliés régionaux des États-Unis et pour ces derniers eux-mêmes ;

  • le fait finalement que l’intérêt des États-Unis pourrait assez vite rejoindre celui de l’Iran en ne prolongeant pas indûment le conflit. Sur ce point, l’agenda des États-Unis pourrait diverger de celui d'Israël, dont toute l’opinion publique attend désormais la fin du régime de Téhéran, perçu comme la plus grande menace existentielle pour l’État juif.

Notons cependant deux autres paramètres, s’ajoutant à celui de la durée de la guerre.

C’était une chose de faire subir aux États du Golfe les dommages collatéraux d’attaques contre les bases américaines, c’en est une autre de s’en prendre aux installations pétrolières et gazières des États du Golfe, ou de bloquer le détroit d’Ormuz.

Le premier consiste en l’intensité du conflit. Nous l’avons déjà indiqué : le choix stratégique de Téhéran a été de viser les États du Golfe. Les décideurs de Téhéran pouvaient, sans doute à juste titre, considérer que dans l’hypothèse d’une guerre courte, les États du Golfe ne tarderaient pas à "passer l’éponge" sur l’attitude agressive de l’Iran ; les causes qui avaient produit le rapprochement entre ces pays et Téhéran au cours de ces dernières années reprendraient le dessus, à savoir la crainte d’une déstabilisation du grand pays voisin et la perception d’une hégémonie israélienne émergente sur la région. Toutefois, c’était une chose de faire subir aux États du Golfe les dommages collatéraux d’attaques contre les bases américaines, c’en est une autre de s’en prendre aux installations pétrolières et gazières des États du Golfe, ou de bloquer le détroit d’Ormuz, comme les Iraniens ont commencé à le faire. 

Le risque pour les Iraniens est de conférer au conflit un caractère inexpiable, qui contredit de facto toute possibilité d’une guerre courte. Trump a pris d’ailleurs lui-même les devants en évoquant l’hypothèse d’un conflit de quatre à cinq semaines.

Les Israéliens ont des raisons précises de mener la campagne militaire qu’ils mènent - et d’aller jusqu’au bout : "couper la tête de l’hydre" selon la formule qui a cours à Jérusalem. Les motivations et la ligne de conduite de M. Trump apparaissent beaucoup plus floues.

L’autre paramètre qu’il faut finalement faire intervenir pourra paraître un peu étrange : c’est le degré de rationalité des principaux acteurs de cette guerre. Les Israéliens - et notamment M. Netanyahou, qui joue son destin électoral dans cette affaire - ont des raisons précises de mener la campagne militaire qu’ils mènent - et d’aller jusqu’au bout : "couper la tête de l’hydre" selon la formule qui a cours à Jérusalem. Les motivations et la ligne de conduite de M. Trump apparaissent beaucoup plus floues. Quant aux Iraniens, l’intérêt bien compris des décideurs de Téhéran devrait être à un moment donné de tendre une branche d’olivier à Donald Trump : un conflit prolongé risque d'entraîner une fracture des élites et de plonger le pays dans le chaos. Seront-ils capables de comprendre jusqu’où ils "peuvent tenir" dans la partie qui leur a été imposée ? N’auront-ils pas au contraire la tentation du pourrissement de la guerre voire de la "mort en martyr", dans la tradition chiite ?

Quelle fin de partie ?

On le voit, les trois paramètres du conflit que nous avons évoqués - d’autres seraient nécessairement à prendre en compte - ne conduisent pas pour l’instant à une conclusion évidente sur ce que pourrait être une fin de partie. 

Une issue possible à la guerre - la "plus logique" (?) - serait évidemment que les Iraniens perdent pour de bon - ayant épuisé leurs stocks d’armes - et admettent leur défaite. Ni l’une ni surtout la seconde de ces deux conditions n’apparaissent évidentes à courte échéance. Cela ouvre le risque d’une situation de guerre civile ou de profonde déstabilisation du type libyen ou irakien ; les tactiques que semblent développer les Américains et les Israéliens, comme le ciblage systématique de l’appareil sécuritaire et l’appui de mouvements irrédentistes (kurdes notamment), pourraient contribuer à une telle évolution.

Il paraît clair que la Maison-Blanche est tentée d’adapter au cas iranien, évidemment cent fois plus compliqué que celui du Venezuela, une "solution à la Maduro".

Esquissons une autre hypothèse, en partant de l’idée que les États-Unis sont in fine les mieux placés pour définir un scénario de sortie. Il paraît clair que la Maison-Blanche est tentée d’adapter au cas iranien, évidemment cent fois plus compliqué que celui du Venezuela, une "solution à la Maduro". C’est par facilité - et d’ailleurs avec une très grande irresponsabilité - que Trump a déclaré dans une ou deux allocutions que "ce serait au peuple iranien de saisir sa chance" ; on voit à mille indices qu’il ne prend pas vraiment au sérieux le scénario Reza Pahlavi ; en revanche, il a publiquement évoqué sans frémir qu’il avait en tête plusieurs "bons candidats" pour diriger l’Iran, "dont deux ou trois ont déjà été éliminés".

Il est envisageable qu’à un moment donné le président des États-Unis, comme il l’a fait lors de la Guerre des Douze jours, déclare un arrêt unilatéral des combats et impose celui-ci à son allié israélien. Bien sûr, il affirmerait que son pays a atteint tous ses objectifs ; il appartiendrait alors au groupe dirigeant survivant à Téhéran - dont Ali Larijani ? - de faire la part des choses et de déclarer à son tour victoire. Compte-tenu de l’état dans lequel se trouvera alors le pays - où les ruines domineront les paysages - c’est une décision qui pourrait s’imposer à un régime ayant de facto effectué une mue de l’intérieur vers un pouvoir moins idéologisé. Nous l’avons déjà indiqué, cette mue est d’ores et déjà en cours.

Empressons-nous d’ajouter que ce n’est là qu’un scénario parmi beaucoup d’autres et qui ne va pas lui-même sans beaucoup d’inconnues et d’incertitudes.

Copyright image : AFP
Une Iranienne tenant un drapeau national iranien lors d'une veille commemorative un jour après l'assassinat du Guide Suprême iranien Ali Khamenei.

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne