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Expressions par Montaigne
SÉRIELe monde vu d'ailleurs 14/10/2026

[Le monde vu d’ailleurs] - Finances publiques : France, l’homme malade de l’Europe

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[Le monde vu d’ailleurs] - Finances publiques : France, l’homme malade de l’Europe
 Bernard Chappedelaine
Bernard Chappedelaine  - contributeur externe
Ancien conseiller des Affaires étrangères
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Le monde vu d'ailleurs

La situation financière de la France suscite à la fois incompréhension et préoccupation hors de ses frontières. À quelques mois d’une échéance présidentielle à l’issue incertaine, commentateurs et économistes s’inquiètent de la dérive chronique des comptes publics et d’une possible crise de la dette susceptible d’impacter toute la zone euro.

L’appétence pour "l’argent magique"

"La France est désormais l’homme malade de l’Europe", affirme le Washington Post dans un éditorial. "Le problème de la France est simple, explique le quotidien, pour financer son filet de protection sociale extravagant et sa bureaucratie tentaculaire, elle dépense plus qu’elle ne perçoit d’impôts. La dépense publique est supérieure à 57 % de son PIB, ce qui excède le niveau atteint par d’autres pays européens qui ne sont pas vraiment avares en la matière", note le quotidien. "L’appétence de la France pour ‘l’argent magique’ s’est transformée en bombe à retardement", s’inquiète aussi le Wall Street Journal. "Après des décennies de dépenses excessives, le pays est devenu l’un des maillons les plus faibles de l’Europe, estime le journal. Les investisseurs se préparent à une dégradation de la situation. La France est au bord du précipice et d’une dangereuse spirale financière". Le 29 septembre, le taux des emprunts à 10 ans de l’État français a atteint 4,8 %, son plus haut niveau depuis 2008. L’écart ("spread") avec les emprunts allemands ("Bund") est passé de 50 à 128 points de base, niveau inédit depuis 14 ans, observe The Economist. Actuellement, les taux des emprunts français sont supérieurs à ceux de la Grèce et de l’Italie, qui ont été les membres les plus problématiques de la zone euro, remarque l’hebdomadaire britannique. "Après une décennie d’erreurs politiques et de cataclysmes globaux qui ont fait de la dépense publique la solution privilégiée par le gouvernement, la colère populaire monte, la croissance est faible, la dette flambe et les investisseurs liquident leurs actifs français", observe l’Irish Independent. "La garantie implicite de la pérennité de l’euro fournie par la Banque centrale européenne (BCE) a incité les responsables politiques à dépenser et à s’endetter", explique Gunther Schnabl dans Die Welt. Le Pacte de stabilité et de croissance européen destiné à contrôler la dette a été constamment ignoré ou édulcoré, le mandat de la BCE a été étendu à d’autres objectifs, comme le financement indirect des dépenses publiques, déplore cet économiste.

"Voici plus de 30 ans que la France n’a pas présenté un budget équilibré."

Voici plus de 30 ans que la France n’a pas présenté un budget équilibré, relève Politico, mais à la différence de l’Italie, une grande partie de la dette française est détenue par des investisseurs étrangers, prompts à se désengager quand la situation devient précaire. D’ores et déjà, indique le magazine européen, Sumitomo Mitsui DS Asset Management, l’un des principaux gestionnaires d’actifs japonais, a vendu toute la dette française qu’il détenait pour investir dans des emprunts allemands et japonais. L’an dernier 5,2 % de la dette souveraine française étaient détenus au Japon, l’un des principaux créanciers de la France, ce montant représentait environ 145 Mds $ en juillet 2026, précise Eurasia Business News. Les investisseurs étrangers sont préoccupés par l’incapacité du gouvernement français à maîtriser les dépenses et à mettre un terme à une longue période d’"incontinence fiscale", remarque également The Guardian. Le ratio dette/PIB a atteint 115,6 % et le déficit budgétaire s’est élevé à 5,1 % en 2025 (94,3 % et 4,3 % au Royaume Uni), relève le journal. À la différence du chancelier de l'Échiquier, on ne sait pas pour l’instant comme le ministre des Finances français entend réduire le déficit budgétaire. The Guardian mentionne les inquiétudes récemment exprimées par l’économiste Paul Krugman sur l’évolution des finances de la France. Cette préoccupation émanant d’un avocat du modèle social français face aux critiques conservatrices montre que la situation est vraiment sérieuse, souligne Il Foglio. Le Prix Nobel d’économie déplore "une incapacité persistante à faire preuve de réalisme à propos des retraites" et considère que les marchés financiers n’ont pas complètement tort d’exiger des taux d’intérêt plus élevés. Un sauvetage financier de la France, deuxième économie de la zone euro, serait extrêmement dispendieux, la France pourrait avoir franchi la limite séparant le "too big to fail" du "too big to save", avertit Paul Krugman. Dans les colonnes du Financial Times (FT), Emmanuel Moulin, le gouverneur de la France, avertit que, "faute de chemin fiscal crédible", le gouvernement "risque d’être progressivement étranglés par la hausse des taux d’intérêt."

"Un sauvetage financier de la France, deuxième économie de la zone euro, serait extrêmement dispendieux, la France pourrait avoir franchi la limite séparant le "too big to fail" du "too big to save""

La zone euro fragilisée

"La France est au cœur des inquiétudes des marchés européens", observe l’agence Reuters. Depuis la création de l’euro, le pays a présenté seulement à six reprises un budget sous le plafond des 3 % de déficit par rapport à son PIB. C’est la raison pour laquelle certains experts considèrent que seule la pression exercée par le marché de la dette est susceptible de la contraindre à consolider ses finances. Début octobre, note l’agence, l’euro a atteint son plus bas niveau depuis 17 mois par rapport à la Livre sterling, au Franc suisse et au Yen. "Les finances publiques de la France, déjà fragiles, se détériorent, ce qui alimente la crainte des marchés qu’elle devienne le prochain pays européen à basculer dans une véritable crise financière", observe le New York Times.

Le quotidien précise que la dette publique française avoisine 4000 Mds $ et qu’en 2027 le coût du service de cette dette devrait atteindre 100 Mds $. "Les finances de la France sont dans un état tellement déplorable qu’elles suscitent désormais des inquiétudes à Bruxelles", note le Tagesanzeiger, qui s’interroge : "la France pourrait-elle plonger le continent dans une crise financière ?". Cette interrogation est largement partagée par des observateurs internationaux. "Compte tenu de la taille de la France et de son importance systémique, le risque de contagion à d’autres pays et à la zone euro dans son ensemble est très important et peut potentiellement causer une crise sérieuse dans l’ensemble de la région", avertit CNN.  "L’euro est désormais sous pression", les investisseurs redoutent que les difficultés de la seconde économie de la zone euro aient un "effet de contagion" sur les marchés de la dette des autres États européens, observe également le Spiegel. C’est au demeurant la zone euro dans son ensemble qui est en proie à des incertitudes politiques, souligne Reuters. En Allemagne, le parti du Chancelier Merz vient de subir sa plus sévère défaite électorale de l’après-guerre, rappelle l’agence, et en Espagne, le Premier ministre Sanchez a été contraint de convoquer des élections anticipées. "Les marchés obligataires sanctionneront la France et ses emprunts jusqu’à ce qu’ils soient convaincus qu’un équilibre politique est en place qui garantisse une consolidation fiscale et ramène la dette à un niveau soutenable", conclut The Telegraph.

Le journal britannique reproduit également l’avertissement de la Directrice générale du FMI qui a évoqué les "choix politiques très difficiles" auxquels sont confrontés les États de la zone euro et qui exigent, selon Kristalina Georgieva, "un ensemble de réponses politiques urgentes". Les autorités françaises s’emploient à calmer les inquiétudes des marchés. Dans son entretien avec le FT, Emmanuel Moulin rejette le parallèle avec la crise de 2008 ("subprimes"), considérant que l’analogie la plus proche est la crise des dettes souveraines (2010-2012), quand plusieurs pays du sud de l’UE ont été contraints à des "ajustements douloureux". Après avoir admis, dans un entretien avec le Wall Street Journal, que le placement des emprunts à 30 ans était "un peu plus complexe en ce moment", le ministre des Finances, Roland Lescure, a tenu à préciser, en répondant à la BBC, que la France n’avait aucune difficulté à placer ses obligations (OAT) et que son objectif était de rendre sans objet une intervention de la BCE. Néanmoins, la situation financière de la France fait désormais l’objet de discussions dans les instances européennes. Tout en prenant soin d’éviter de nourrir les inquiétudes, les ministres des Finances de l’Eurogroupe, réunis informellement à Dublin, ont évoqué les difficultés financières de la France et le ministre italien Giancarlo Giorgetti s’est montré inquiet, selon la FAZ. Le Président del’Eurogroupe, Kyriakos Pierrakakis, a exprimé sa "confiance dans l’engagement de la France à l’égard de ses finances publiques", quant au Commissaire européen en charge de l’Économie, Valdis Dombrovskis, il a souligné qu’un "budget solide l’an prochain sera important pour assurer la prévisibilité et la crédibilité et rassurer les marchés", rapporte Reuters. La BCE, souligne le Handelsblatt, dispose avec le "Transmission Protection Instrument" (TPI) d’un instrument pour acheter, dans certaines conditions, des emprunts d’État sur le marché, mais, comme l’a dit Roland Lescure, la France veut à tout prix éviter d’entrer dans cette discussion. Cité par le Spiegel, l’économiste Marcel Fratzscher décrit un "cycle infernal" qui verrait une dette croissante et la paralysie politique affaiblir encore la confiance dans les institutions et accentuer la hausse des taux d’intérêt, ce qui conduirait à une crise de la dette, perspective qui, pour le chef de l’institut DIW, rend "urgent un changement de cap de la politique budgétaire française."

Le redressement budgétaire et les incertitudes électorales

Il y a longtemps que la France ne s’était pas trouvée dans une situation financière aussi dégradée, remarque l’hebdomadaire de Hambourg. L’an prochain, le gouvernement table sur un endettement équivalent à 121,7 % du PIB. La charge de la dette, qui atteint 80 Mds€, est nettement supérieure au budget de l’éducation. Ces derniers jours, le taux d’intérêt des emprunts d’État à 10 ans a atteint 4,9 %, un niveau record depuis 2002, et l’affaiblissement de l’euro renchérit les importations. Les marchés le signalent, la situation financière de la France est insoutenable, mais il ne faut pas s’attendre à un effondrement à court terme, tempère l’économiste Kenneth Rogov, cité par le New York Times, qui espère une prise de conscience du fait que "le pays ne peut plus se permettre l’État-providence qui a toujours été au cœur de son identité". Gerald Braunberger partage cette analyse mais se montre peu optimiste. D’après l’éditeur de la FAZ, "la France n’est probablement pas menacée dans l’immédiat par une crise de la dette, mais sa politique budgétaire n’est pas viable et nécessite rapidement un tournant". Celui-ci nécessiterait "des responsables politiques qui ne craignent pas de tenir un langage de vérité aux électeurs", ainsi que des "électeurs qui prennent conscience que, depuis longtemps, leur pays vit désespérément au-dessus de ses moyens, notamment en raison des exigences de nombreux Français". "Plus encore qu’en Allemagne, le discours économique en France est influencé par les questions de répartition, analyse Gerald Braunberger. Dans aucun autre grand pays industriel, la prise de conscience de la nécessité de travailler plus longtemps en raison de l’allongement significatif de l’espérance de vie n’est aussi peu répandue". "La vente des titres français et les manifestations de rue sont les symptômes d’une bombe à retardement fiscale", note le Washington Post, qui ne constate "pas de volonté de compromis".

À moins de 7 mois du scrutin présidentiel, Le Handelsblatt se montre préoccupé de "l’évolution dangereuse" de la France, la pression des marchés, qui "nourrissent des doutes croissants sur la capacité du pays à contrôler les finances publiques", ne devrait pas se relâcher avant cette échéance, affirme le quotidien économique. L’actuel gouvernement, minoritaire, pourrait avoir des difficultés à contrôler le déficit inscrit dans le budget 2027 et s’il ne parvient pas à faire adopter par le Parlement un budget d’ici la fin de l’année, le "spread" avec les emprunts allemands va encore croître, pronostique The Economist. Le "grand écart" que tente Sébastien Lecornu est impossible aujourd’hui alors que le monde politique français est concentré sur les élections présidentielles du printemps 2027, avance le Tagesanzeiger. L’Allemagne est moins que par le passé en mesure de jouer le rôle d’amortisseur en cas de crise de la zone euro, estime The European. Le taux du Bund (3,5 %) pour les emprunts à 10 ans se situe à un niveau inconnu depuis des années. L’État allemand investit des sommes considérables et inédites dans la défense et les infrastructures. Le Premier ministre Lecornu "doit démontrer avant l’élection que la France peut mettre de l’ordre dans ses finances", si ce n’est pas le cas, "la crise française ne s’arrêtera pas au Rhin", prévient le magazine européen. La campagne électorale n’est pas de nature à calmer la situation, estime aussi l’hebdomadaire britannique. Les enquêtes d’opinion laissent penser que "le choix pourrait être entre deux extrêmes" et deux candidats "populistes", qui ne présentent pas de "politique fiscale crédible". "Les investisseurs craignent que ni Mélenchon ni Le Pen ne prennent au sérieux les problèmes financiers de la France", relève aussi le Wall Street Journal. Quant aux "candidats centristes", ils se montrent "réticents à présenter des programmes d’économie concrets, pour ne pas effrayer les électeurs", note la Frankfurter Rundschau. En effet, souligne le Handelsblatt, la question n’est pas uniquement de savoir si le pays demeure aujourd’hui en capacité d’agir, elle concerne aussi la période post-électorale ("qui pourra ensuite mettre en œuvre une politique financière crédible"). La victoire, au printemps prochain, d’un "candidat populiste, qui gouvernerait de manière encore plus irresponsable" repousserait encore la perspective d’une consolidation fiscale, juge The Economist.

Le ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie Roland Lescure, le ministre des Comptes publiques David Amiel et le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou en Conseil des ministres lors de la présentation du PLF et du PLFSS, le 1er octobre.

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