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Expressions par Montaigne
16/09/2026

[Le monde vu d’ailleurs] - Allemagne : les leçons de la victoire de l’AfD aux élections régionales

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[Le monde vu d’ailleurs] - Allemagne : les leçons de la victoire de l’AfD aux élections régionales
 Bernard Chappedelaine
Bernard Chappedelaine  - contributeur externe
Ancien conseiller des Affaires étrangères

En Allemagne, des élections dans la région de Saxe-Anhalt ont donné la victoire à Ulrich Siegmund, candidat d’extrême-droite et co-président de l’AfD. Comment comprendre ce succès ? Peut-on en relativiser la portée, en rappelant que ce Land de l’Est ne compte que 1,8 million d’électeurs et qu’il est depuis longtemps un bastion de l’extrême-droite ? Ou faut-il souligner que les succès de l’AfD sont fondés sur les difficultés économiques, les préoccupations identitaires, le décalage entre l’Est et l’Ouest et l’hiver démographique allemand ? Quelles conséquences, dans le contexte de la montée des partis d’extrême-droite en Europe, de la guerre en Ukraine et de relations de plus en plus tendues entre Berlin et Moscou ?

Une percée historique 

L’élection du Landtag de Saxe-Anhalt, le 6 septembre, dont le parti Alternative für Deutschland (AfD) est sorti grand vainqueur en recueillant 43,8 % des suffrages, "marque un tournant dans la politique allemande", affirme Markus Ziener. "Pour la première fois depuis la fondation de la République fédérale en 1949, un parti d’extrême-droite a remporté un scrutin régional, et ce avec une avance conséquente". "L’Allemagne contemporaine a construit son identité autour d’un seul engagement : prévenir un retour de l’extrême-droite au pouvoir", rappelle l’expert du German Marshall Fund, "cet engagement s’est traduit par la mise en place de garde-fous dans la constitution et dans les institutions, qui ont fonctionné pendant près de 80 ans." "On n’assiste pas à un retour aux années 1930, souligne Markus Ziener. Cependant, force est de constater que "ces garde-fous se sont effondrés en Saxe-Anhalt". "Le programme de l’AfD remet profondément en question les fondements mêmes d’une Allemagne ouverte et multiculturelle telle qu’on l’a connue ces dernières décennies", écrit Le Temps. "Une illustration ? La guerre que l’extrême-droite a déclarée au Bauhaus, qui a incarné tout au long de son existence le modernisme allemand, relève d’un nouveau Kulturkampf". "L’AfD figure en effet parmi les partis d’extrême-droite européens les plus radicaux, en Saxe-Anhalt en particulier", relève Cas Mudde. "Combien de temps l’Allemagne peut-elle résister à l’extrême-droite ?", s’interroge Hans Kundnani, qui note que "la chute des Chrétiens-Démocrates de centre-droit qui ont gouverné le Land oriental sans interruption depuis plus de 20 ans a été encore plus spectaculaire qu’attendue", puisque la CDU (17 %) a perdu plus de la moitié (37 %) de ses électeurs de 2021. "Il ne serait toutefois pas judicieux de surinterpréter ce résultat enregistré dans un Land qui compte à peine 1,8 million d’électeurs et qui constitue depuis longtemps un bastion de l’extrême-droite", tempère Jon Henley. "S’ajoute à cela le fait que le Chancelier Friedrich Merz (CDU) bat des records d’impopularité", relève Markus Ziener.

"Il ne serait toutefois pas judicieux de surinterpréter ce résultat enregistré dans un Land qui compte à peine 1,8 million d’électeurs et qui constitue depuis longtemps un bastion de l’extrême-droite".

Les raisons de la victoire de l’AfD

Parmi les motifs avancés pour expliquer le résultat historique de l’AfD figure sa tête de liste, Ulrich Siegmund, personnalité charismatique, pleine d’énergie, qui affiche sa proximité avec les gens et leurs préoccupations, image qui contraste avec celle du banquier d’affaires que fut Friedrich Merz, remarque le Christian Science Monitor. Ulrich Siegmund a fait une campagne très personnelle et su mobiliser de nombreux abstentionnistes, explique le Center for Eastern Studies (OSW). La chute du mur de Berlin a apporté la liberté aux Länder orientaux, mais la transition vers l’économie de marché a entraîné fermetures d’usine et pertes d’emploi, notamment en Saxe-Anhalt, rappelle le National Interest. C’est parmi les actifs âgés de 35 à 59 ans que l’AfD a enregistré ses meilleurs résultats, notamment chez les ouvriers, observe l’OSW. Cette progression de l’AfD intervient aussi en période de crise du modèle économique allemand fondé sur une énergie bon marché (gaz russe), une industrie puissante et sur des exportations à forte valeur ajoutée, notamment vers la Chine et les États-Unis, et qui est désormais contrainte de s’adapter aux nouvelles technologies, explique The National Interest. L’exode dont a été victime la Saxe-Anhalt en raison notamment de la suppression d’emplois industriels fait que sa population est la plus âgée d’Allemagne (48,3 ans, soit 3 ans de plus que la moyenne nationale), indique le magazine américain. L’accueil réservé aux centaines de milliers de réfugiés syriens en 2015, bénéficiaires de prestations sociales généreuses, a été une "poudrière politique", beaucoup d’Allemands de l’Est y voyant une preuve supplémentaire du désintérêt de l’establishment politique à l’égard de leurs problèmes, ajoute The National Interest.

Dans son programme, note Der Standard, l‘AfD souligne que "la Saxe-Anhalt a besoin, dans sa politique d’immigration, d’un virage à 180°, qui ne se limite pas à la politique d’asile, mais qui concerne toutes les personnes d’origine immigrée". Le parti "rejette le recrutement d’une main d’œuvre de culture étrangère pour combler les déficits sur le marché du travail" et se prononce en faveur d’un "arrêt immédiat et total de l’immigration" au plan fédéral, qui doit s’appliquer à toutes les personnes non originaires de l’UE. D’ores et déjà, note le quotidien autrichien, la situation des migrants dans ce Land est difficile, notamment depuis l’attentat meurtrier commis en 2024 par un médecin d’origine saoudienne sur le marché de Noël de Magdebourg. L’AfD y a vu l’illustration du risque sécuritaire que peuvent présenter des personnes issues d’un autre milieu culturel. 193 000 étrangers vivent aujourd’hui en Saxe-Anhalt (9 % de la population), en majorité des Ukrainiens, Syriens et Polonais, indique Der Standard. Parmi les nouveaux Länder, cette région est celle dans laquelle la part des personnes issues de l’immigration dans l’emploi a augmenté le plus fortement.

La progression de l‘AfD ne s’explique pas seulement par l’aspiration à une politique d’immigration plus restrictive ; au demeurant, la xénophobie est en recul en Allemagne, analyse la FAZ. D’autres éléments entrent en ligne de compte : les craintes liées à une perte de statut ou d’emploi, une peur de la décadence et du déclin démographique. Andreï Makarkine ajoute une explication d’ordre historique. Après 1945, rappelle le politologue russe indépendant, l’affranchissement par rapport à la période hitlérienne s’est opéré différemment dans les deux parties de l’Allemagne divisée. En RFA, une bonne partie de l’élite est restée en place, mais un travail de mémoire important a été réalisé pour discréditer les valeurs autoritaires. En RDA, les élites ont été profondément renouvelées, mais les valeurs démocratiques n’ont pas été inculquées à la population. Parallèlement à la disparition progressive des générations, qui ont subi le régime communiste, puis bénéficié de la réunification, s’est développée une "Ostalgie", alimentée par le sentiment que les "Ossies" s’estiment souvent traités comme des citoyens de second ordre.

"La progression de l‘AfD ne s’explique pas seulement par l’aspiration à une politique d’immigration plus restrictive ; au demeurant, la xénophobie est en recul en Allemagne".

La satisfaction de l’extrême-droite européenne, les inquiétudes de la Pologne et des pro-Européens

Politico rapporte les réactions des dirigeants de la mouvance d’extrême-droite européenne. Pour l’autrichien Herbert Kickl, c’est "d’abord la défaite du front uni des partis du système", en Espagne, le leader de Vox, Santiago Abascal, évoque "un grand espoir pour l’Allemagne et l’Europe" et Rupert Lowe (Restore Britain) une "inspiration". En Italie, la victoire de l’AfD divise la coalition, le ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani y voit "une très mauvaise nouvelle", tandis que le vice-Premier ministre Matteo Salvini a félicité son "amie" Alice Weidel, co-présidente de l’AfD.

En Pologne, le parti KKP, issu d’une scission d’avec le parti Konfederacja, crédité actuellement d’environ 9 % des voix, considère que "l’Europe se réveille et que l’establishment panique". "Une belle Europe blanche des nations sera bientôt de retour", affirme Włodzimierz Skalik, le chef du KKP, cité par le site Notes from Poland. Le Premier ministre Tusk a lui déclaré que "seuls des idiots ou des traîtres peuvent se réjouir de la victoire de l’AfD". "Nous voulons une Allemagne démocratique qui, en tant que première économie européenne, joue un rôle important dans la défense de notre sécurité commune", souligne le ministre des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, qui poursuit : "nous ne savons que trop où peut mener une Allemagne réarmée dans les mains d’un parti d’extrême-droite pro-russe, et c’est ce que l’AfD représente". L’arrivée au pouvoir de l’AfD pourrait sérieusement impacter la relation germano-polonaise. Ses députés au Bundestag ont été les seuls à ne pas approuver en 2025 la construction d’un monument à la mémoire des victimes polonaises de la Seconde Guerre mondiale, rappelle Notes from Poland. Non seulement il rendrait plus difficile le dialogue bilatéral sur la commémoration des victimes polonaises, le retour des œuvres d’art pillées par le IIIe Reich et des actions de coopération éducative et scientifique, mais il affecterait d’autres formats, comme le triangle de Weimar, s’inquiète le Polish Institute of International Affairs (PISM).

Le succès de l’AfD en Saxe-Anhalt s’inscrit dans une progression continue des partis d’extrême-droite en Europe, observe Jon Henley. En 1995, ces partis rassemblaient 5 % des suffrages, environ 10 % il y a une décennie et plus de 23 % aujourd’hui. Des formations populistes d’extrême-droite participent au gouvernement en Croatie, en République tchèque, en Italie et en Finlande. La croissance de ces partis et la fragmentation du paysage politique rendent de plus en plus difficile la mise en place de coalitions excluant l’extrême-droite, ce qui aboutit à la formation d’exécutifs souvent inefficaces et instables et engendre la frustration des électeurs, note Cas Muddle. L’ampleur de la victoire enregistrée par l’AfD ne peut que renforcer les courants d’extrême-droite en Europe, encourager les narratifs souverainistes et limiter la marge de compromis de l’Allemagne dans les négociations sur le climat, l’immigration et le budget à Bruxelles, s’inquiète le European Policy Center (EPC). C’est un signal d’alerte avant les échéances électorales de l’an prochain dans plusieurs États importants de l’UE (France, Pologne, Espagne, Italie notamment). L’affaiblissement politique de Friedrich Merz inquiète aussi les experts. Il est aussi peu populaire que Keir Starmer avant sa démission et le temps lui manque pour prouver que le centre politique peut obtenir des résultats, estime le Financial Times. Un chancelier allemand accaparé par sa survie politique ne peut exercer de leadership européen, estime Markus Ziener, qui juge que la capacité de Berlin à créer un consensus au sein de l’UE sur les dépenses de défense et sur l’autonomie stratégique sera sérieusement amoindrie. Une Allemagne en proie à des difficultés internes ne peut fournir l’ancrage dont l’UE a besoin, font aussi valoir Jeremy Cliffe et Jana Puglierin, experts de l’European Council on Foreign relations (ECFR), qui invitent les États-membres à développer d’autres formats comme le groupe des grandes économies ("E 6") ou la "coalition des volontaires", mise sur pied pour venir en aide à l’Ukraine.

"Le succès de l’AfD en Saxe-Anhalt s’inscrit dans une progression continue des partis d’extrême-droite en Europe. En 1995, ces partis rassemblaient 5 % des suffrages, environ 10 % il y a une décennie et plus de 23 % aujourd’hui."

Le tropisme pro-russe de l’AfD et les contradictions du discours du Kremlin

Tino Chrupalla, co-président de l’AfD, se démarque nettement des autres partis allemands, en particulier sur la question russe. L’an dernier, rappelle Notes from Poland, il a déclaré "ne pas déceler pour l’Allemagne de menace de la part de la Russie", affirmant dans le même temps que la Pologne pourrait en constituer une. Quant à Alice Weidel, elle a souligné que l’énergie russe bon marché avait été un facteur déterminant dans le succès du "Made in Germany" et qu’il fallait l’utiliser à nouveau. En Saxe-Anhalt, l’AfD se prononce en faveur de la mise en service du gazoduc Nord Stream et de la suppression des sanctions en vigueur contre la Russie, notent les Novye Izvestia. Ce qui frappe dans le résultat des élections de Saxe-Anhalt, c’est que les partis favorables peu ou prou au Kremlin - AfD, die Linke, Bündnis Sahra Wagenknecht (BSW) - ont rassemblé la majorité des suffrages, relève John Kampfner. Au plan national, selon un récent sondage, 68 % des électeurs de l’AfD jugent que la Russie ne constitue pas une menace et 86 % d’entre eux se déclarent hostiles à la fourniture d’armes à l’Ukraine, à rebours de la majorité des Allemands (52 %), qui demeurent favorables au maintien ou à l’accroissement de ces livraisons. Cette enquête met aussi en évidence une perception différente de la Russie actuelle : à l’Ouest, 59 % des sondés la considèrent comme une menace et seulement 42 % des habitants de l’est de l’Allemagne. Les différents actes de sabotage commis sur le territoire allemand et la récente attaque de drones sur l’aéroport de Leipzig, attribuée à la Russie par le gouvernement fédéral, n’ont pas dissuadé les électeurs de l’AfD, constate le New York Times. Les experts interrogés par The Independent voient dans ces actions hybrides une stratégie du Kremlin pour déstabiliser l’Allemagne et son économie, attiser les divergences sur l’aide à l’Ukraine et inciter les électeurs à voter pour l’AfD.

Le ton adopté ces derniers temps par les officiels russes à l’égard des autorités allemandes devient très violent et déconnecté de la réalité. Dans une récente interview, Sergueï Lavrov déclare "ne pas exclure que des gens comme le chancelier Merz tentent de répéter les exploits de leurs ancêtres". "Ils continuent d’honorer la mémoire de leurs parents, qui ont fidèlement servi le nazisme et pris part à leurs crimes de guerre, estimant que leur cause était juste", n’hésite pas à prétendre le ministre russe des Affaires Étrangères, qui en revanche défend l’AfD contre les accusations de nazisme. Il s’agit, selon le chef de la diplomatie russe, "certes d’un parti nationaliste, mais qui est simplement favorable au dialogue avec tous". Alors que le régime poutinien mobilise largement la "grande guerre patriotique" et le combat contre le nazisme pour justifier l’agression de l’Ukraine, les responsables russes ignorent les propos de responsables de l’AfD qui relativisent, voire réhabilitent la période hitlérienne. En 2017, Alexander Gauland estimait qu’on "ne peut plus nous reprocher ces douze années. Elles ne nous concernent plus aujourd’hui […] Nous avons le droit d’être fiers des performances des soldats allemands dans les deux guerres mondiales". L’année suivante, lors d’une réunion électorale de l’aile la plus radicale de l’AfD ("der Flügel"), ce dirigeant du parti comparait la période nazie à une "fiente d'oiseau" ("Vogelschiss") dans l’histoire millénaire de l’Allemagne. Bjorn Höcke, le chef de "der Flügel", suscite aussi de vives réactions en qualifiant de "monument de la honte" ("Denkmal der Schande") le mémorial de la Shoah à Berlin. "Je ne dirai jamais que chaque homme portant l’uniforme SS était automatiquement un criminel", déclare pour sa part Maximilian Krah, tête de liste de l’AfD lors de la campagne pour les élections européennes de 2024.

"Les tentatives de présenter l’AfD avant les élections comme des nazis et des marionnettes de Poutine n’ont pas du tout fonctionné dans ce Land oriental […]. L’épisode trouble des drones à Leipzig, utilisé pour faire monter la tension avec la Russie, n’a eu aucune incidence sur le vote", se félicite Fiodor Loukjanov, l’un des principaux politologues russes. Il ne faut pas pour autant s’attendre à un changement rapide de la politique étrangère allemande à l’égard de la Russie, avertit le germaniste Vladislav Belov. Néanmoins, explique-t-il, le résultat des élections en Saxe-Anhalt accroît le poids des forces hostiles aux sanctions, la question russe est de plus en plus présente dans le débat politique allemand et le renforcement de l’AfD et du BSW exerce une pression sur les autres partis pour les amener à prendre en compte l’électorat hostile à une confrontation avec la Russie.

Copyright Jens SCHLÜTER / AFP
Ulrich Siegmund, député de Saxe-Anhalt et co-président de l’AFD, à Magdeburg, le 29 août 2026

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