Expressions par Montaigne
27/10/2026

Brésil : le paradoxe Lula, une élection à l’américaine

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Brésil : le paradoxe Lula, une élection à l’américaine
 Gustavo Ribeiro
Gustavo Ribeiro  - contributeur externe
Co-fondateur de The Brazilian Report, enseignant en intelligence économique à l'Université de Caen Normandie

Luiz Inácio Lula da Silva a été réélu le 25 octobre pour un quatrième mandat, avec 51,8 % des voix contre 48,2 % pour Flávio Bolsonaro, fils de l'ancien président. Aucun candidat n'avait jamais remporté la présidentielle brésilienne après avoir été devancé au premier tour. Cette remontée ne dissipe pourtant pas le paradoxe de la campagne. Malgré un bilan économique favorable (chômage au plus bas, inflation maîtrisée), sa victoire s'explique moins par ce bilan que par la hausse de la participation et par une campagne d'entre-deux-tours centrée sur son adversaire. Le pays reste divisé en deux blocs qui ne communiquent plus, séparés par des clivages culturels et territoriaux qui rappellent ceux des États-Unis. Le refus de Flávio Bolsonaro de reconnaître sa défaite prolonge la comparaison.

Lula a remporté le second tour de l'élection présidentielle brésilienne, le 25 octobre, avec 51,8 % des suffrages exprimés contre 48,2 % pour le sénateur Flávio Bolsonaro, soit 4,4 millions de voix d'écart. Trois semaines plus tôt, le 4 octobre, il avait terminé derrière son adversaire au premier tour (45,2 % contre 47 %), perdu environ 3,4 millions de voix par rapport à 2022, puis accusé un retard dans presque tous les grands sondages de l'entre-deux-tours. Aucun candidat, dans l'histoire du Brésil, n'avait encore surmonté un tel handicap.

Le duel lui-même sortait de l'ordinaire. Il opposait un président ayant déjà exercé trois mandats au fils aîné d'un ancien chef de l'État condamné à 27 ans et trois mois de prison pour tentative de coup d'État. Le décalage entre ce bilan et la difficulté du président sortant à se faire réélire constitue l'objet principal de l'analyse de ce scrutin.

Selon une analyse de l’économiste Vinicius Oike Reginatto pour The Brazilian Report, le PIB brésilien a progressé de 9,9 % depuis 2023, la meilleure performance depuis le deuxième mandat de Lula (2007-2010). La croissance a dépassé les prévisions chaque année, notamment en 2023, où les marchés attendaient 0,8 % et ont enregistré 3,2 %. Le chômage, autour de 5 %, est au plus bas historique, et l’emploi formel privé a augmenté de 9,8 %. Cette baisse ne doit rien à une diminution de la population active.

À taux de participation constant, le chômage aurait tout de même reculé de 3,3 points.

L’inflation cumulée sur le mandat devrait atteindre environ 20 %, le niveau le plus bas depuis le plan Real de 1994. Les prix de l’alimentation à domicile ont augmenté de 14 %, contre 53 % au même stade du mandat de Jair Bolsonaro. Les revenus réels du travail ont progressé de 14 %, et ceux des 10 % les plus pauvres de 43 % entre 2022 et 2025, en partie grâce à la refonte de la Bolsa Família (bourse destinée à lutter contre la pauvreté et l’insécurité alimentaire, instaurée sous le premier gouvernement de Lula). Selon l’Ipea, les ménages modestes ont même subi une inflation inférieure à celle des plus aisés.

La popularité du gouvernement est pourtant passée de 54 % en moyenne en 2023 à 46 % aujourd’hui. La comparaison avec la défaite de Joe Biden en 2024 vient naturellement à l’esprit, mais elle ne tient qu’à moitié. Aux États-Unis, l’inflation avait érodé les salaires réels et frappait d’abord les plus pauvres. Au Brésil, les revenus ont progressé plus vite que les prix, surtout en bas de l’échelle.

Ce que les statistiques ne mesurent pas

La mémoire des prix explique une part du malaise. Depuis décembre 2018, les prix alimentaires ont bondi de 78 %, contre 51 % pour l’indice général. Les électeurs comparent les étiquettes d’aujourd’hui à celles d’avant le choc, même si l’essentiel de la hausse est survenu sous Bolsonaro.

Le coût du crédit pèse davantage. La dégradation du déficit primaire (1,9 point de PIB) et la hausse de 11,2 points de la dette publique ont soutenu la croissance, mais ont aussi alimenté l’inflation et prolongé la politique monétaire restrictive. La Banque centrale a porté le taux d’intérêt à 15 % à la mi-2025, son plus haut niveau depuis 2006, et il reste aujourd’hui à 13,75 %. Le service de la dette a absorbé, en juillet 2026, un record de 28,7 % des revenus des ménages. L’explosion des paris en ligne aggrave la pression.

Plus de 25 millions de Brésiliens y ont joué en 2025, et les opérateurs ont conservé 37 milliards de réais (6,5 milliards d’euros) de plus qu’ils n’en ont reversé. Selon une étude de l’Insper, parier en ligne accroît de 20 % le risque de défaut de paiement. Le Brésil est l’un des pays où l’on parie le plus en ligne, et la proportion de parieurs ne cesse d’augmenter.

Les indices de confiance reflètent ce décalage. Les Brésiliens jugent leur situation actuelle meilleure qu’en 2022, mais leurs anticipations se sont détériorées de près de 14 points, un niveau sans précédent. Lawrence Summers et des économistes du FMI ont montré qu’intégrer le coût de l’emprunt expliquait l’essentiel de l’écart entre le moral des Américains et leurs indicateurs économiques en 2023. Le même exercice, appliqué au Brésil, réduit de plus de moitié l’écart entre la confiance des consommateurs et ce que le chômage et l’inflation laisseraient prévoir.

Lula a également aggravé la défiance des marchés. Dès novembre 2022, il demandait pourquoi la population devrait "souffrir pour garantir cette prétendue stabilité budgétaire" ; la Bourse de São Paulo avait chuté de 3,35 % ce jour-là. Ses attaques répétées contre la Banque centrale ont alourdi la prime de risque, qui a fini par être payée par les ménages endettés.

Comment Lula a renversé la tendance

La hausse de la participation constitue le premier facteur. L'abstention est passée de 33,4 millions d'électeurs au premier tour à 30,5 millions, et les votes blancs et nuls sont passés de 5,9 millions à 4,2 millions, à leur plus bas niveau depuis 2002. Le second tour a ainsi compté environ 4,6 millions de suffrages exprimés de plus que le premier, soit un peu plus que l'écart final.

Le deuxième facteur porte sur la réorientation de la campagne. Au premier tour, Flávio Bolsonaro avait été largement épargné, l'attention nationale s'étant concentrée sur l'implication de la Cour suprême dans le scandale Banco Master. Dans l'entre-deux-tours, la campagne de Lula a centré son message sur lui, en l'associant aux milices (mafias paramilitaires issues de la police qui contrôlent une partie de Rio de Janeiro) et à Daniel Vorcaro, ancien propriétaire de la Banco Master.

Lula a, parallèlement, mené une campagne numérique de grande ampleur. Le jour du vote, sa chaîne WhatsApp "l'Armée de Lula" comptait 10,9 millions d'abonnés, plus de cinq fois les 2,1 millions de son équivalent bolsonariste.

Le troisième facteur relève des instruments à la disposition du gouvernement sortant. Depuis fin septembre, le gouvernement a revalorisé la Bolsa Família, proposé un allègement de dettes aux micro-entrepreneurs individuels (MEI) et poussé le Congrès à supprimer la semaine de six jours, finalement approuvée par le Sénat après des mois d'enlisement.

Dans le Minas Gerais, le deuxième état fédéré le plus peuplé, que Flávio Bolsonaro avait remporté avec 500 000 voix d'avance au premier tour, il a perdu 100 000 voix.

La progression a été quasi générale. D'après l'analyse de The Brazilian Report, la part de Lula a augmenté entre les deux tours dans 5 566 des 5 570 municipalités, de 5,1 points en médiane, contre 0,6 point pour son adversaire, dont le score a même reculé dans 1 746 communes. Lula a repris 213 municipalités où Flávio Bolsonaro était en tête le 4 octobre, dont Rio de Janeiro ; une seule a basculé dans l'autre sens. Flávio Bolsonaro a, de son côté, mené une campagne d'entre-deux-tours prudente, centrée sur le rejet du PT et sur son héritage familial.

Une géographie électorale à l’américaine

Ce retournement n'a pas effacé les lignes de fracture mises au jour par le premier tour. Une progression aussi uniforme tient davantage à la mobilisation qu'à une recomposition de l'électorat, et l'économie n'a joué qu'un rôle marginal dans un pays figé en deux blocs. En mai, 69 % des électeurs de Lula estimaient que l'économie s'était améliorée depuis l'ère Bolsonaro, tandis que 83 % des électeurs de Flávio Bolsonaro affirmaient le contraire. Depuis 2023, la popularité du président n'a jamais dépassé 57 % ni reculé en deçà de 41 %.

Les contours de ces blocs ressemblent de plus en plus à ceux des États-Unis. Flávio Bolsonaro a amélioré le score de son père dans 5 479 des 5 570 municipalités du pays. Dans 711 d’entre elles, Lula, en tête en 2022, a été dépassé, alors qu’aucune n’a basculé dans l’autre sens. Le glissement médian vers la droite atteint 11,1 points.

L’élément le plus déterminant est le poids de l’agriculture. Dans la cinquième des municipalités les plus dépendantes de l’agro-élevage, le glissement médian est de 16,2 points, contre 8,3 là où le secteur pèse peu. L’effet résiste aux contrôles par la taille, le revenu, la religion ou le vote de 2022. L’agro-industrie est devenue une identité, portée par le sertanejo (l’équivalent du country américain), la musique la plus écoutée du pays, ainsi que par sa variante "agronejo", qui célèbre les récoltes record et le bétail. Lula n’a rien fait pour apaiser ce monde. Le 19 septembre, à Florianópolis, il a estimé que les agriculteurs devraient non seulement voter pour lui, mais "s’agenouiller" devant lui.

"L’agro-industrie est devenue une identité, portée par le sertanejo (l’équivalent du country américain), la musique la plus écoutée du pays."

Plus une commune est agricole, plus Lula y a reculé

À l’inverse, les grandes villes ont tenu. Dans les quinze villes de plus de 500 000 votants, qui réunissent 20 % de l’électorat, le glissement n’est que de 2,9 points, et Lula a même progressé à Belém, Brasília et Recife. Le clivage religieux oppose le Brésil chrétien au Brésil sécularisé plus que les évangéliques aux catholiques. Les nouveaux gains de la droite proviennent en grande partie des villes catholiques de l’intérieur.

Lula a davantage reculé dans les communes les plus chrétiennes

Le Sud (15,5 points) et le Centre-Ouest (13,6) sont les régions qui ont le plus basculé, le Nord-Est le moins (8,7); cette carte recoupe la composition raciale du pays. La région explique à elle seule 30 % de la variation ; avec les variables économiques, religieuses et démographiques, on atteint 49 %. Ces données décrivent des territoires et non des individus, mais elles dessinent nettement le terrain du second tour.

La droite a progressé dans presque toutes les communes brésiliennes

Ce clivage nous replonge dans le Brésil d’antan. Dans les années 1940, Getúlio Vargas avait créé à la fois un parti travailliste urbain, le PTB, et un parti des notables ruraux, le PSD.

"Le bolsonarisme est arrivé au pouvoir en 2018 par ces lignes de fracture, l’agro-industrie et la religion", observe la politologue Beatriz Rey, qui les compare aux guelfes et aux gibelins de l’Europe médiévale, des factions devenues des identités tribales bien après la disparition de leur querelle d’origine. La nouveauté tient au fait que la droite rurale dispose désormais d’argent, d’une bande-son et d’un mouvement national.

La classe moyenne émergente, nouvel enjeu

Comme les démocrates américains avec les ouvriers sans diplôme, le Parti des travailleurs (PT) perd les catégories qu’il avait sorties de la pauvreté. Selon la newsletter Meio, Flávio Bolsonaro a recueilli 53,5 % des voix de la classe C (l’équivalent, au Brésil, de la classe moyenne inférieure), contre 37,2 % pour Lula au premier tour. Les plus pauvres restaient fidèles au président, mais parmi les électeurs gagnant de deux à cinq salaires minimums, Flávio menait par 42 % contre 31 %.

"Le PT est devenu un parti de salariés, et non de travailleurs", résume l’économiste João Caetano Leite, du think tank brésilien Cebrap. Sa base repose sur l’emploi formel, la fonction publique et une classe moyenne soutenue par la dépense publique.

Il n’a jamais proposé de projet aux chauffeurs ni aux livreurs ubérisés, qui voient le travail comme un moyen d’ascension sociale. Le Brésil a enregistré 3,6 millions de créations d’entreprises entre janvier et juillet, dont environ trois quarts de micro-entrepreneurs individuels (MEI). Dans les communes comptant moins de 20 MEI pour 1 000 électeurs, le glissement médian en faveur de Flávio Bolsonaro était d’environ 8 points ; il s'élevait à 14 points lorsque ce ratio est compris entre 60 et 85.

La politique économique a creusé l’écart. Inspiré par la politique industrielle de Biden, le gouvernement a engagé plus de 700 milliards de réais de crédit subventionné, pour un effet jugé nul par Leite. La taxation des petits achats en ligne à l’étranger a protégé l’industrie nationale, mais a renchéri l’attrait pour les téléphones et les vêtements venant de cette classe moyenne émergente.

Une leçon au-delà du Brésil

Le résultat brésilien tend à confirmer l'enseignement de l'élection américaine de 2024 plutôt qu'à l'infirmer. Les données disponibles suggèrent que la réélection de Lula tient moins à une réévaluation de son bilan économique qu'à la baisse de l'abstention, à la mobilisation de son électorat et à une campagne d'entre-deux-tours centrée sur son adversaire. Les indicateurs économiques favorables n'ont pas modifié les clivages culturels et territoriaux qui structurent l'électorat, et le rejet de l'autre camp a pesé davantage dans un scrutin serré.

Lula l'emporte dans le Nordeste, à São Paulo et à Rio; Flávio Bolsonaro tient  le Sud et le Centre-Ouest

L’élection brésilienne confirme ce que la défaite démocrate de 2024 laissait entrevoir. Croissance, emploi et inflation maîtrisée ne suffisent plus à gagner une élection lorsque l’électorat se répartit selon des lignes culturelles et territoriales que les bons chiffres ne franchissent pas.

Copyright Miguel SCHINCARIOL / AFP
 

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