Expressions par Montaigne
21/10/2026

Avant la présidentielle, le pays entre polarisation et sidération

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Avant la présidentielle, le pays entre polarisation et sidération
 Bruno Cautrès
Bruno Cautrès
Expert Associé - Sociologie politique et Institutions

Large mouvement social, dégâts matériels massifs, colère et défiance, violences : après les manifestations du 17 octobre et les pillages du 17-18 octobre, le pays est dans un état de sidération. Quel pourrait être l’impact des violences sur la présidentielle du printemps ? Qui sont les gagnants et les perdants de cette séquence qui laisse le pays violemment clivé et qui questionne la capacité de l’État à assurer sa mission régalienne la plus essentielle : assurer la paix et la sécurité ?

Une escalade de la violence inédite

La violence des événements de ce week-end laisse le pays en pleine sidération. Sans qu’il ne faille négliger la puissance du mouvement social, qui a réuni entre 550 000 (selon les autorités) et 800 000 (selon les syndicats) manifestants, soit plus que lors des premières manifestations des Gilets jaunes en dépit d’un niveau d’organisation bien moindre, c’est le choc du franchissement inédit de certaines barrières symboliques et morales qui ressort le plus immédiatement. La colère très forte des lycéens et des citoyens qu’ils ont agrégés pourrait à certains égards rappeler la crise des Gilets jaunes mais la comparaison est limitante parce qu’elle ne rend pas compte de deux signaux inédits en 2018 et très alarmants pour le climat du pays : les images de tentatives de pillages dans les immeubles particuliers qui ont été diffusées dans les médias ont créé un véritable choc dans l’opinion ; des appels à l’auto-défense sur les réseaux sociaux par des commerçants ulcérés.

Un tel niveau de violence témoigne d’une escalade structurelle mais il faut bien distinguer les lycéens et ceux qui les soutiennent d’une part des black blocs et des pilleurs d’autre part. Les deux dernières catégories ont en partie oblitéré les revendications de la première, mais paradoxalement, l’extrême violence souligne aussi la profondeur du malaise social.

À six mois de la présidentielle, la polarisation atteint des niveaux inédits. La gauche radicale et l’extrême droite rassemblent près de 52 % des suffrages, et même 77 % chez les jeunes. Le choc est trop profond et les images trop impressionnantes pour que les journées du 17-18 octobre n’affectent pas le choix des électeurs, qui ont le sentiment - corroboré par les faits - d’une perte de contrôle de l’État sur la dimension régalienne la plus essentielle : assurer la paix et la sécurité. La fin de route d’Emmanuel Macron, au terme d’une décennie à l’Élysée, est particulièrement difficile - c’est un euphémisme que de le dire. En prenant la parole devant environ 16,7 millions de téléspectateurs dimanche soir, le chef de l'État était dans son rôle mais, mis à part affirmer que la sécurité publique serait maintenue, il n’a pu dessiner aucune piste pour répondre aux revendications - sauf à s’en remettre au Premier ministre et aux corps intermédiaires, et annoncer des concertations qui non seulement viennent tard mais semblent très insuffisantes. Le gouvernement, débordé, donne l’impression de ne plus être en capacité de gérer la situation.

Les gagnants et les perdants d’un week-end de violences

L’analyste doit faire preuve de prudence au moment de tirer les leçons d’événements très chauds et les perdants ressortent plus nettement que les gagnants dans cette séquence. C’est d’abord l’exécutif qui accuse les principales pertes de capital politique ; le président de la République, son Premier ministre, l’ensemble du gouvernement et en particulier le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, dont la démission a été refusée par le PR, font durement les frais de la gestion de la crise dans l’opinion.

À gauche, les conclusions sont moins simples. Raphaël Glucksmann est en grande partie aux abonnés absents et l’écart se creuse, au sein de l’électorat de gauche, entre les jeunes et le reste de l’électorat. Jean-Luc Mélenchon est en tête des intentions de vote chez 43 % des 18-24 ans et dans cette classe d’âge, ils ne sont que 6 % à choisir le leader de Place publique. LFI a joué à plein son rôle pour mobiliser la jeunesse. On ne peut pas le lui reprocher et ne pas le faire eût été une erreur tactique mais une chose est d'accompagner un mouvement social, une autre de jeter de l’huile sur le feu. Le maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a déclaré le 29 septembre 2026 que "la violence [pouvait] être légitime dans certaines circonstances", tout en affirmant que l’éviter était toujours préférable. Le système politique tout entier semble gravement dysfonctionner.

À droite, toutes les forces politiques dont le message principal est celui de la sécurité sont, elles, bénéficiaires des images navrantes diffusées en boucle par les médias, au-delà du seul Rassemblement national, même si c’est le parti qui engrangera le plus de bénéfices des événements. Le point de communication de Marine Le Pen, dans un style très épuré, très présidentiel, deux heures avant que le chef de l'État ne prenne la parole, a donné l’impression qu’elle lui damait le pion et, si l’élection se tenait dès maintenant, la président du RN aurait toutes les chances d’être élue. Plus largement, Marine Le Pen a l’avantage dans au moins trois balles de match - certes, il y a des balles de match que l’on met dans le filet.

  • Les finances publiques. Alors que le manque de crédibilité économique était l’un des principaux points faibles du parti, l’état des comptes publics fait porter le discrédit sur les partis "traditionnels". Dès lors, comment accuser le RN de plomber la situation et au nom de quoi attaquer son contre-budget ?
  • La question de l’Ukraine. Le gouvernement tente d’expliquer au pays que les caisses sont vides mais, dans le même temps, annonce des dépenses et maintient l’effort de soutien à l’Ukraine. Marine Le Pen a annoncé qu’elle maintiendrait le soutien à l’Ukraine pendant six mois puis arrêterait. Cela porte ; en 2026, seuls 39 % des Français désapprouvaient la fourniture d’armes à l’Ukraine mais le chiffre a sans doute augmenté. La question de l’avenir du soutien à l’Ukraine est un immense non-dit de la campagne, un enjeu invisibilisé mais plus important qu’on ne le croit sans doute.
  • Une communication de campagne professionnalisée. Là encore, Marine Le Pen a beaucoup progressé. Son discours d’entrée en campagne à Hénin-Beaumont le 13 septembre lui a permis de greffer de manière très astucieuse le thème de la priorité nationale sur celui du logement social.

Les incertitudes du second tour sont accrues

Avec Marine Le Pen entre 33 et 35 % des intentions de vote, la seule inconnue porte sur l’occupant du deuxième siège pour le second tour, dans un contexte où le clivage gauche/droite se recompose autour de LFI et du RN.

Au centre, le duel Attal/Philippe est plein d’incertitudes. Gabriel Attal a ne parvient pas à convaincre même au sein des partisans de son propre bloc, Renaissance, sans même parler du bloc central où il ne réussit pas à attirer les électeurs de centre gauche. Édouard Philippe le dépasse de 8 ou 10 points dans les sondages mais il n’est plus en dynamique pour le moment.

À gauche, plusieurs enquêtes d’opinion montrent une vraie percée sondagière de R. Glucksmann depuis la primaire (+4 %), qui le hissent à 13 %. Est-ce destiné à s’estomper ? Il est désormais au coude-à-coude avec É. Philippe (12 %) et le face-à-face avec Marine Le Pen n’est pas à exclure.

Une séquence de communication erratique

La violence qui s’est donné libre cours les 17-18 octobre donne un voir l’état inquiétant d’une société de plus en plus polarisée, à quelques mois d’une échéance démocratique cruciale pour le pays et alors que près de la moitié des Français n’ont pas confiance dans la sincérité du résultat des élections.

La vie politique française ne fait pas émerger une personnalité aux épaules assez larges pour porter une vision d’avenir capable de réparer la cohésion sociale du pays. Un grand homme politique se reconnaît en partie à sa capacité à se saisir du juste moment pour s’adresser à ses concitoyens. Marine Le Pen paraît être la seule à y avoir réussi, et c’est elle qui, avec Jean-Luc Mélenchon, a occupé tout l’espace médiatique, éloignant toute perspective d'apaisement, tandis que ni Gabriel Attal ni Édouard Philippe ne se sont rendus audibles - leur mise en concurrence les neutralisant peut-être, chacun craignant que prendre position lui soit préjudiciable au sein d’un électorat fluctuant. Certains candidats se révéleront peut-être durant les six prochains mois de la campagne.

Une faillite sécuritaire

Dans un premier temps, on constate plusieurs défaillances dans le volet du renseignement ou des choix de déploiement. À cette crise au niveau technique s’ajoute un début de crise au niveau politique voire institutionnel, avec l’annonce le 13 octobre par le syndicat Alliance Police Nationale (syndicat majoritaire de la Police nationale) de son intention de déposer une plainte contre l'État pour "mise en danger de la vie d'autrui", montrant un rare degré de défiance entre les forces de l’ordre et le gouvernement, au moment où celles-ci font l’objet de critiques ou d’enquêtes en cours concernant certains usages de la force. Ces tensions sont notables alors même que le pays ne peut pas se permettre un deuxième défaut d’État le 5 novembre, date à laquelle l’Intersyndicale a appelé à de nouvelles manifestations. D’ici là, la justice devrait sans doute permettre de mieux connaître le profil des casseurs, leur mobile (délinquants d'opportunités ou manipulation insurrectionnelle prioritairement guidée par des objectifs politiques ?) et d’identifier les réseaux des black blocs ou éventuellement d’attribuer la responsabilité de certaines ingérences. La campagne présidentielle est dans un tournant.

Propos recueillis par Hortense Miginiac
Copyright Matthieu RONDEL / AFP
La place de la République, le 18 octobre 2026

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