Expressions par Montaigne
30/09/2026

Allemagne : comment comprendre l'impopularité du chancelier Merz ?

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Allemagne : comment comprendre l'impopularité du chancelier Merz ?
 Joseph de Weck
Joseph de Weck  - contributeur externe
Auteur et Fellow au Foreign Policy Research Institute

Lorsqu’il a pris les rênes du pouvoir en février 2025, Friedrich Merz a suscité un certain enthousiasme : le dixième chancelier de l’Allemagne post-Seconde Guerre mondiale, ancien eurodéputé pro-européen, à la tête de la CDU depuis 2022, promettait de gouverner avec une certaine efficacité. Un an et demi plus tard, le pays, fortement impacté par la concurrence de la Chine et la crise énergétique, voit grossir les chiffres du chômage, augmenter l’inflation et grandir les inquiétudes identitaires et sécuritaires (immigration, rétablissement du service militaire). Résultat ? La CDU a été fortement désavouée lors des élections régionales des 6 et 20 septembre, principalement au profit des extrêmes (en Saxe-Anhalt : 43,8 % pour l’AfD, au Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, 35 % pour le SPD & 38 % pour l’AfD, à Berlin, 25 % pour Die Linke, 19 % pour la CDU et 16 % pour l’AfD). Malgré un climat de défiance dans l’électorat (le chancelier ne recueille que 10 % d’opinions favorables) et de dissensions au sein de son parti, Merz a affirmé qu’il ne remettrait pas en cause les réformes engagées et qu’il irait au bout de son mandat, lequel court en théorie jusqu’en 2029, tout en déclarant que la percée de l’AfD était un défi historique et que s’y jouait l’avenir démocratique de son pays. Comment comprendre les difficultés de Merz ? Quelle est la part de l’échec personnel, celle des difficultés de la CDU et celle des facteurs exogènes ? Trois questions à Joseph de Weck.

Quel premier bilan peut-on faire des réformes engagées par le chancelier depuis 19 mois et rassemblées sous la bannière Agenda 2030 ? Faut-il attribuer l’impopularité du chancelier à ses réformes de libéralisation économique, ou plutôt incriminer le facteur personnel, chez ce conservateur acerbe parfois jugé trop froid ?

Ce sont les deux aspects qui jouent.

Friedrich Merz n’a jamais été très populaire. Il a gagné les élections en février 2025 avec 28,5 % des voix - un mauvais score pour la CDU -, et n’a jamais été très haut dans les sondages, alors que cela fait plus de trente ans qu’il est dans le paysage politique allemand (il a été élu pour la première fois aux élections européennes de 1989). Il n’est pas parvenu à se départir de l’image d’un néo-libéral froid, hautain, élitiste, trop proche des milieux d’affaires, rhétoriquement brillant peut-être, mais peu aimable. Certaines séquences médiatiques récentes l’ont encore illustré, comme son altercation en août 2026 sur RTL avec une pédiatre assez suivie sur les réseaux sociaux, qui l’a accusé de condescendance.

Au-delà de la dimension personnelle, Merz a déçu l’aile droite de la CDU, après en avoir été longtemps été l’idole. Il a contrevenu à plusieurs totems du parti, notamment en matière de rigueur budgétaire. En mars 2025, la réforme du frein à l’endettement (qui prévoit, pour les dépenses de Défense et de Sécurité, une dérogation à l’interdiction de dépasser la limite d’un endettement à 1 % du PIB) a été passée grâce à une alliance avec les Sociaux-démocrates et les Verts. Son gouvernement, une coalition CDU/SPD, l’a conduit à faire des compromis et, après les élections de ce dimanche, Merz s’est dit favorable à une réforme de l’assurance maladie que le SPD avait toujours voulue et la CDU toujours combattue. Désormais, l’aile droite de son propre parti ne lui fait plus confiance, et la tendance centriste lui est toujours hostile, lui qui incarnait dans le passé "l’anti-Merkel". Son style de gouvernance est directement visé, on lui reproche, à lui aussi, une approche "jupitérienne" et arbitraire de la prise de décision, une tendance à annoncer unilatéralement des mesures en conférence de presse, sans consultations ni collégialité. Or, le chancelier allemand, moins encore qu’un Président français, n’est un CEO qui décide. Il doit se considérer plutôt comme un négociateur en chef que comme un exécutif en chef.

Merz se trouve donc en grande difficulté, dix-huit mois seulement après le début de son mandat. Il n’a plus de base sur laquelle s’appuyer dans son parti alors qu’il a engagé un train de réformes ambitieux d’inspiration néo-libérale (réforme des retraites, temps de travail…). Merz s’est engagé à remettre en marche le modèle économique allemand, mais le contexte est tel qu’il est difficile de concilier d’une part mener à bien des réformes et d’autre part, rester populaire. Or, le logiciel du chancelier est biaisé : il demeure un grand admirateur des réformes libérales de Gerhard Schröder (chancelier de 1998 à 2005), qui a réussi à faire redémarrer l'économie allemande, au prix de sa réélection. Or, aujourd’hui, le risque que prend un chancelier prêt à être impopulaire n’est pas seulement de se saborder, mais de renforcer l’AfD.

Merz n’a pas de chance : l’économie redémarre bel et bien, mais trop tard. Selon les prévisions, le taux de croissance allemand s’établit à 1,3 %, cette année après 5 ans de stagnation totale. La croissance est portée par les exportations et des investissements dans la défense et les infrastructures, conséquence directe du relâchement du frein à l’endettement. Toutefois, il faudra encore un à deux ans avant que cette nouvelle ne parvienne dans les mentalités et ne se voie dans les porte-monnaie. Merz pourra-t-il attendre jusque là ? L’annonce du groupe Volkswagen, le 10 mars dernier, de la suppression de 50 000 emplois d’ici la fin de la décennie s’imprime davantage dans l’esprit des électeurs que le redémarrage de la croissance…

La CDU est traversée par plusieurs scandales et divisions (démission du chef de file des députés de la CDU, Jens Spahn, après que son recours à une mère porteuse aux États-Unis a été rendu public, divisions entre représentants de l’Est et de l’Ouest). Un remaniement ministériel est intervenu en juillet. Quelles sont les lignes qui s’opposent en son sein et qui sont les concurrents de Merz en interne ? Comment juge-t-on la tentative de Merz de rallier certains électeurs de l’AfD grâce à la défense d’un certain conservatisme social, avec des positions dures contre l’immigration et le multiculturalisme ?
 

Ce n’est pas la première fois qu’une "große Koalition" - grande coalition, gouvernement de coalition SPD/CDU - est à la tête de l’Allemagne. Angela Merkel avait déjà pris ce parti entre 2005 et 2009 puis entre 2013 et 2018. La difficulté vient de ce que chacun de ces deux partis est en crise, avec des divisions en interne sur l’opportunité d’une ligne au centre ou plus franchement à gauche/droite, compte tenu des succès de Die Linke et de l’AfD.

Le SPD est à environ à 12 % dans les sondages et les dernières élections ont été très difficiles pour lui. Certes, lors de l’élection en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, il a remporté un bon score avec 35,5 % des voix mais c’est précisément parce que la candidate, Manuela Schwesig, a adopté une ligne assez éloignée de celle qui prévaut au niveau fédéral, en critiquant la réforme des retraites et en prenant ses distances avec les positions du gouvernement sur la guerre en Ukraine : elle a considéré qu’il fallait faciliter une paix rapide (c’est-à-dire dans le sens de certains compromis avec Moscou). Pour l’organe central du SPD, le constat est clair : sa participation au gouvernement ne le conforte pas dans l’électorat.

Du côté de la CDU, les soutiens de Merz sont sous la pression de l’aile droite du parti, qui soutient fermement les réformes libérales de l’Agenda 2030 et récuse toute concession avec le partenaire de la coalition. Pourtant, il n’existe aucune alternative à l’alliance avec le SPD, à moins d’un gouvernement de minorité, difficilement envisageable en pleine préparation du budget.

L’autre option, qui n’en est pas une, serait une coalition avec l’AfD mais le parti n’a pas travaillé à se "notabiliser" pour rendre cela plus acceptable, au contraire. Il prévoit toujours la sortie de l’UE et maintient Alexander Gauland à la présidence d’honneur, en dépit de la radicalité du personnage qui, en 2018, lors d’un congrès de son parti, a par exemple évoqué le nazisme comme une simple "chiure d’oiseau" à l’échelle de "l’histoire allemande millénaire". Enfin, organiser de nouvelles élections, compte tenu des dynamiques sondagières, n’est pas non plus envisageable.

La coalition en place songe donc à remplacer Merz par quelqu’un de plus populaire, ayant l’expérience de la négociation et moins susceptible de commettre des fautes techniques. Deux candidats sont en lice : Hendrik Wüst, ministre-président de Rhénanie-du-Nord-Westphalie depuis 2021, un CDU plutôt de tendance centriste, ou Markus Söder, ministre-président de Bavière, davantage à droite pour toutes les questions culturelles et identitaires mais plutôt centriste sur concernant l’économie et l’État-providence.

Quoi qu’il en soit, dans les prochaines semaines, Merz joue sa survie ; un scénario à la Keir Starmer au Royaume-Uni ne peut pas être exclu et il pourrait être forcé de céder la place.

Les élections régionales servent-elles à sanctionner le gouvernement national ou le vote est-il un vote d’adhésion pour des personnalités charismatiques telles que Ulrich Siegmund ? Dans quelle mesure les enjeux nationaux sont-ils pris en compte par les électeurs ?

Il y a toujours un lien entre les Länder et la politique fédérale, surtout quand le contexte est difficile. La victoire de l’AfD dans les trois Länder d'Allemagne de l’est s’explique aussi beaucoup par la capacité du parti à mobiliser les électeurs abstentionnistes : on a constaté environ 20 % d'augmentation de la participation dans les Lander où le parti a fait une percée.

Le vote en faveur de l’AfD témoigne d’un rejet de la ligne gouvernementale, mais à l’inverse, ce qui se passe au niveau local influe sur le niveau fédéral. Par le passé, c’est souvent une grande perte dans les Länder qui a forcé un gouvernant à renoncer à la présidence de son parti et donc à la chancellerie. Ce fut le cas pour Angela Merkel après des élections régionales en octobre 2018 Merkel. La seule bonne nouvelle pour Friedrich Merz est que les prochaines élections régionales ne sont prévues qu’au printemps 2027, ce qui lui laisse peut-être quelques latitudes pour redresser la barre.

Propos recueillis par Hortense Miginiac

copyright Andreas Schlichter / AFP

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