AccueilExpressionsUne nouvelle gauche européenne ? 21/09/2026 Une nouvelle gauche européenne ?Vie démocratiqueEuropePARTAGER Marco Damiani - contributeur externe Maître de conférences en sociologie politique En Allemagne, dans le contexte général des percées historiques de l'AfD, le parti de gauche radicale Die Linke l'a emporté lors de l'élection régionale à Berlin, le 20 septembre. Aux Pays-Bas, Rob Jetten, du parti de centre gauche D66 aux Pays-Bas, l’a emporté face à l’extrême-droite du Parti pour la liberté de Geert Wilders lors des élections législatives d’octobre et a pris la tête du gouvernement. En Grèce, Alexis Tsipras prépare son retour. Au Royaume-Uni, et malgré les fortes difficultés qu’il rencontre, Keir Starmer est depuis juillet 2024 à la tête du premier gouvernement travailliste en quatorze ans. En Espagne, Pedro Sanchez, président du PSOE (Parti socialiste espagnol) est à la tête du gouvernement depuis 2018. Au Portugal, le socialiste Antonio José Seguro a été élu à la présidence en février 2026. Faut-il voir un mouvement de fond ? Quelles sont les divergences entre les familles de la gauche européenne et quel est leur impact sur les stratégies à droite ? Entretien avec Marco Damiani.IM - Existe-t-il un renouveau de la gauche en Europe ?MD - On ne peut pas parler d’une nouvelle "vague" de la gauche européenne. Tous les cas cités montrent plutôt la capacité de résilience et d’adaptation de la gauche dans un environnement politique hautement concurrentiel et favorable à la droite voire, plus précisément, à l’extrême droite.Les enjeux qui dominent le débat politique, en Europe et au-delà, en particulier ceux liés à la gestion de l’immigration (envisagée presque exclusivement sous l’angle de la sécurité et du protectionnisme), au suprémacisme culturel et à la souveraineté politique, contribuent à la consolidation d’une mentalité conservatrice radicale. Cette évolution risque de remettre en cause le pacte social, fondé sur les principes d’égalité et de citoyenneté démocratique.La gauche continue, à des degrés divers et selon les pays, de conserver une certaine compétitivité politique. Elle est toujours capable de former des gouvernements dans plusieurs pays européens mais les contraintes sont fortes (réductions significatives des dépenses publiques, baisse des niveaux d’emploi et coupes dans les services sociaux, dont certaines ont également été approuvées par des gouvernements de centre-gauche), si bien que les instruments de gouvernance ne coïncident pas toujours avec les instruments du changement.Dans tous les cas, évoquer la situation de la "gauche européenne" demande de distinguer ses différentes familles. Les partis socialistes et sociaux-démocrates ont longtemps évolué dans un cadre résolument pro-européen et réformiste, cherchant à concilier croissance économique et inclusion sociale. La gauche radicale avance une critique plus profonde des effets du capitalisme contemporain et des politiques néolibérales. Elle reste pourtant une force minoritaire dans la plupart des cas, même si, notamment en Grèce et en Espagne, elle a réussi à se tailler un espace politique significatif pendant la période d’austérité.Ce qui est certain, c’est que le principal défi auquel la gauche est confrontée aujourd’hui est la reconstruction d’une base électorale. De nombreux partis de gauche tirent désormais leur soutien de circonscriptions urbaines, diplômées et cosmopolites, au prix d’une perte de contact avec les ouvriers, les communautés périphériques et les secteurs populaires au sens large. C’est précisément sur ce terrain que la droite a pu bâtir une grande partie de son succès, en se présentant comme la voix du mécontentement social et des inquiétudes liées à la mondialisation, à l’immigration et à la crise de la représentation politique.IM- Au sein de la gauche européenne, quels sont, selon vous, les pays et les partis les plus dynamiques ? Comment analysez-vous l’équilibre des forces entre la gauche radicale et le centre-gauche ?Avec le déclin des grands cadres idéologiques et la succession de crises économiques et financières qui ont, ces deux dernières décennies, particulièrement touché la classe ouvrière et les plus faibles revenus, les partis de gauche les plus convaincants ont été capables de concilier responsabilité gouvernementale et innovation politique. À cet égard, au sein de la gauche socialiste, malgré les nombreuses difficultés auxquelles il continue de faire face, le PSOE de Pedro Sánchez en Espagne a su canaliser une grande partie du mécontentement apparu au lendemain de 2011, lorsque les Indignés sont devenus une force politique de premier plan. Il s’est efforcé de traduire en politique gouvernementale bon nombre des revendications qui avaient initialement émergé à travers les mouvements de protestation.Du côté de la gauche radicale, les expériences les plus marquantes ont été celles de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne. Pourtant, tous deux, après des années passées au gouvernement ou à proximité du pouvoir, ont rencontré des difficultés considérables, qui ont abouti à la quasi-disparition de Podemos et au recul de Syriza. Au sein de la gauche radicale européenne, LFI constitue l’exception la plus notable : le parti de Jean-Luc Mélenchon a conservé un poids politique significatif et continue d’occuper une place centrale au sein de la gauche française, tout en défendant des positions souvent qualifiées de populistes voire parfois de "bonapartistes".Le rapport entre la gauche radicale et le centre-gauche a eu tendance à se rééquilibrer en faveur des forces socialistes et social-démocrates. Pourtant, au lendemain de la crise financière de 2008, certains observateurs avaient considéré que des partis tels que Syriza et Podemos pourraient à terme remplacer les partis socialistes en difficulté et s’imposer comme la principale alternative au sein de la gauche européenne. Cela ne s’est pas produit. Les critiques du modèle néolibéral par la gauche radicale et ses appels à davantage d’égalité et de justice sociale continuent d’exercer une influence intellectuelle, mais ces positions n’ont généralement pas réussi à se traduire par un soutien électoral durable. Elle a peiné à s’imposer comme une alternative crédible au pouvoir dans la plupart des systèmes politiques européens.IM - Quelles sont les dynamiques de l’unité de la gauche en Europe ? Les partis de gauche sont-ils davantage enclins à former des alliances avec la gauche radicale ou avec le centre ?Les dynamiques de l’unité de la gauche en Europe varient considérablement d’un pays à l’autre et reflètent la fragmentation croissante de cet espace politique, en fonction des circonstances politiques nationales, de l’équilibre des pouvoirs entre les partis et des expériences politiques passées. Les institutions, les systèmes électoraux et la culture politique propres à chaque pays sont aussi déterminants.Dans l’ensemble, l’unité de la gauche fonctionne mieux lorsqu’elle est fondée sur un programme politique commun, au lieu d’être simplement la convergence autour du choix d’un dirigeant de premier plan ou représentatif des différentes composantes. Il existe des contre-exemples : en Italie, où les différentes composantes de la gauche ont historiquement trouvé plus facilement un terrain d’entente autour d’une figure de proue qu’autour d’un programme politique cohérent et consistant. Cela a souvent limité la pérennité et l’efficacité des coalitions de gauche.IM - Quelles sont les stratégies de la gauche face à la droite et à l’extrême droite ? Les partis de gauche peuvent-ils tirer profit d’un débat avec l’extrême droite pour définir leur projet (au-delà de la seule question de la stratégie électorale) ?Paradoxalement, la radicalisation du discours politique à droite pourrait servir de stimulant aux partis de gauche, pour deux raisons.Premièrement, elle pourrait les encourager à retrouver une vision politique propre - ce qui ne s’est plus produit depuis 1989-1991. Prenons l’exemple de l’immigration. Sur cette question, la droite a développé une position relativement nette, certains de ses courants les plus extrêmes allant même jusqu’à prôner l’idée irréalisable de "remigration". La gauche, en revanche, ne dispose pas d’une position clairement définie : elle englobe un éventail de positions différentes et parfois contradictoires, ce qui affaiblit à la fois son message politique et sa capacité à présenter une alternative cohérente.IM - Au niveau de l’Union européenne, la gauche est réunie au sein de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D), qui compte 136 députés. Quels sont les points de convergence entre les différents partis qui la composent ? Et quels sont les points de divergence ?Au sein du groupe de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D) coexistent des forces politiques aux histoires, cultures politiques et priorités stratégiques différentes mais qui se retrouvent autour de leur soutien au modèle social-démocrate européen, qui combine - ou cherche à combiner - une économie de marché avec la protection sociale, la lutte contre les inégalités, la défense de l’État de droit, ainsi que la protection et l’extension des droits civils et des droits de citoyenneté.Un autre domaine de convergence concerne certaines questions liées à l’État-providence. Protection des droits des travailleurs, lutte contre la pauvreté et réduction des inégalités sont autant d’enjeux à propos desquels la majorité des partis de gauche européens partagent une approche plus interventionniste que les forces politiques libérales ou conservatrices.Parmi les questions qui divisent les partis de la gauche européenne, la première concerne la politique économique. Certains partis, notamment ceux d’Europe du Nord, adoptent des approches prudentes sur le plan budgétaire, tandis que les partis d’Europe du Sud sont plus favorables à des politiques expansionnistes et à des mécanismes davantage fondés sur la solidarité.Un deuxième point de division, outre la question de l’immigration, concerne les relations avec la gauche radicale. Certains partis, tels que le PSOE en Espagne et le Parti démocrate (PD) en Italie, ont fait preuve ces dernières années d’une plus grande volonté de former des alliances électorales et des coalitions gouvernementales avec des partis d’extrême gauche lorsque les circonstances politiques l’exigeaient. D’autres, comme le SPD allemand, se sont à plusieurs reprises montrés réticents à coopérer avec Die Linke, privilégiant plutôt des alliances plus modérées ou la participation à une Große Koalition (grande coalition).IM - Comment les différents partis de gauche en Europe abordent-ils l’intégration européenne et l’élargissement ? En France, LFI se montre très critique à l’égard de l’UE. Des positions similaires sont-elles exprimées par les partis de gauche ou d’extrême gauche en Europe ?Les questions de l’intégration européenne et de l’élargissement constituent l’un des principaux axes de division entre le centre-gauche et la gauche radicale.Les partis socialistes et sociaux-démocrates affiliés à l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D) sont tous résolument pro-européens. Le PSOE, le SPD, le Parti travailliste britannique (malgré le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne), le Parti socialiste portugais et le Parti démocrate italien, pour n’en citer que quelques-uns, considèrent l’intégration européenne comme la conditio sine qua non pour relever les défis politiques les plus importants de notre époque, parmi lesquels figurent les affaires internationales, la sécurité, la transition écologique, ainsi que la politique énergétique et industrielle.Les critiques visent le cadre institutionnel actuel de l’UE plutôt que la légitimité du projet européen lui-même. Ces partis veulent réformer l’Union pour la rendre plus démocratique, plus efficace et davantage tournée vers les préoccupations sociales ; ils ne remettent pas en cause la nécessité de l’intégration européenne en tant que telle.La gauche radicale a en revanche formulé, notamment lors de la crise de la zone euro, de vives critiques à l’encontre de l’UE, perçue à la fois comme le théâtre et l’instrument de politiques néolibérales fondées sur le principe d’austérité budgétaire, avec d’importantes distinctions. Des partis tels que La France Insoumise, Podemos ou Syriza peuvent être qualifiés d’eurocritiques plutôt que d’anti-européens. Ils soutiennent l’idée d’une Europe plus intégrée - souvent exprimée à travers la vision d"États-Unis d’Europe" - tout en critiquant, parfois avec beaucoup de virulence, les politiques économiques de l’UE, les contraintes imposées par les règles budgétaires et l’orientation économique inscrite dans les traités européens. Leur objectif n’est pas d’abandonner le projet européen, mais plutôt de mener une réforme en profondeur.On trouve aussi des formations plus radicales : le Parti communiste grec (KKE) et le Parti communiste portugais (PCP), qui considèrent l’UE comme une structure fondamentalement néolibérale qu’il convient de dépasser et, à terme, d’abandonner.Le Brexit et l’évolution du contexte géopolitique international ont affaibli les positions les plus eurosceptiques au sein de la gauche radicale, renforçant l’idée que les grands défis du monde contemporain ne peuvent guère être relevés efficacement au seul niveau national. En conséquence, les principales lignes de fracture ne s’articulent plus aujourd’hui autour d’un simple choix Pour ou Contre l’UE : elles concernent plutôt des visions concurrentes de ce que devrait être l’Europe et de la manière dont l’Union européenne devrait évoluer.IM - Écologie, croissance, inégalités, retraites… : quels sont les principaux thèmes mis en avant par le centre-gauche, et comment analysez-vous leur évolution récente ? Constatez-vous un alignement entre les préoccupations des électeurs et les priorités des dirigeants politiques ?Entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, période durant laquelle même les forces socialistes et social-démocrates s’étaient convaincues de la "fin de l’histoire" et de la nécessité d’organiser la vie politique et économique dans ce qui était perçu comme le seul cadre viable, à savoir les règles imposées par le capitalisme néolibéral, la situation a considérablement changé.Ce changement trouve principalement son origine dans les conséquences sociales des crises économiques et financières qui ont suivi la fin du "court XXe siècle". Elles ont contribué à l’affaiblissement de la classe moyenne et alimenté un mécontentement croissant au sein de larges segments de la société. Face aux effets de la mondialisation, les électeurs se sont davantage mobilisés et montrés de plus en plus réceptifs aux discours sécuritaires des partis conservateurs et d’extrême droite.Le coût de la vie, l’accès à un logement abordable, la qualité de l’emploi, la protection sociale et la durabilité environnementale sont redevenus des thèmes centraux dans les programmes des partis européens de centre-gauche. Il en va de même pour la question de l’égalité. Face à l’aggravation des inégalités, la cohésion sociale est redevenue une préoccupation centrale pour les partis de gauche, de plus en plus convaincus que la compétitivité économique doit aller de pair avec des investissements publics, des services sociaux solides et des mesures efficaces pour protéger les travailleurs. Le changement par rapport aux années 1990 est significatif, lorsque les impératifs de la modernisation économique primaient sur les préoccupations de redistribution.Le décalage entre les priorités des partis de gauche et celles de leur électorat persiste, malgré l’accent renouvelé mis sur certains thèmes traditionnellement associés à la gauche. Les organes de direction de centre-gauche continuent d’accorder une importance considérable aux préoccupations post-matérialistes telles que la transition climatique, l’intégration européenne ou les droits civils.Pourtant, une part importante de l’électorat se préoccupe avant tout de la protection de ses intérêts matériels, mis à mal par les crises : un emploi sûr et de qualité, le pouvoir d’achat, la sécurité économique et la qualité des services publics sont redevenus des priorités absolues alors que de nombreux citoyens ont vu leur niveau de vie se détériorer au niveau individuel et collectif au cours des dernières décennies."Un emploi sûr et de qualité, le pouvoir d’achat, la sécurité économique et la qualité des services publics sont redevenus des priorités absolues alors que de nombreux citoyens ont vu leur niveau de vie se détériorer au niveau individuel et collectif au cours des dernières décennies."Les partis d’extrême droite bénéficient de ce décalage de priorités.IM - À Barcelone, le 18 avril, Pedro Sánchez a organisé un sommet réunissant douze dirigeants de gauche. Jugez-vous qu’une union des partis de gauche puisse se concrétiser ?MD - Le sommet de Barcelone du 18 avril, organisé par Pedro Sánchez en collaboration avec Lula da Silva, a constitué une tentative de coordination d’un éventail de forces politiques issues de différentes régions géographiques autour d’objectifs communs : la défense de la démocratie et le renforcement du multilatéralisme en réponse à l’approche dominante du "America First", la lutte contre les inégalités économiques et sociales, la lutte contre la désinformation, la transition écologique. L’émergence d’un nouveau mouvement international de la gauche mondiale semble peu probable. Les divergences entre les acteurs européens et latino-américains restent substantielles.IM - En France, le débat revient très souvent sur l’impôt Zucman (un impôt sur la fortune d’un taux minimum de 2 % applicable aux plus riches) défendu par la gauche. Comment cet impôt est-il perçu par les partis de gauche en Europe et à l’étranger (aux États-Unis, Mamdani a rencontré Gabriel Zucman en avril dernier) ? Quelles propositions sont avancées concernant les inégalités ?MD - En Italie, Sinistra Italiana, un parti de gauche radicale allié au Parti démocrate au sein de la vaste coalition de centre-gauche, prône l’introduction d’un impôt sur la fortune visant les grandes fortunes. Cependant, comme en France et ailleurs en Europe, le projet divise, y compris au sein d’un même camp politique.Les conditions politiques ne sont pas réunies pour des mesures de ce type et la gauche européenne, fragmentée, n’est pas en position de les imposer. Le débat témoigne en tout cas de l’importance renouvelée des enjeux de redistribution.IM - L’annonce par Pedro Sánchez de la régularisation de 500 000 travailleurs sans papiers en avril a suscité la polémique. Au Danemark, Mette Frederiksen avait au contraire adopté une position ferme en matière d’immigration. Quels sont les points de vue et les divergences de la gauche en matière d’immigration ? La situation évolue-t-elle ?MD - L’immigration est sans doute l’un des sujets les plus clivants à gauche, où le débat a été très fortement influencé par les partis conservateurs et d’extrême droite. On peut distinguer trois grandes approches : les "idéalistes", qui mettent l’accent sur la protection des droits de l’homme et les principes d’inclusion sociale, les "réalistes", qui, face aux défis économiques et démographiques, plaident en faveur de l’acceptation de flux migratoires réglementés et gérés. Enfin, il y a les "hyperréalistes", parmi lesquels figurent des personnalités telles que la Danoise Mette Frederiksen et certains segments de la gauche allemande, qui, au nom de la préservation de l’État-providence, prônent des politiques d’immigration beaucoup plus strictes.Alors que les partis de droite et d’extrême droite présentent un front relativement uni, les partis de gauche restent divisés entre eux. Rien de particulièrement nouveau sous le soleil : la tension entre les principes universalistes, les considérations économiques et les préoccupations relatives à la cohésion sociale a toujours façonné les clivages politiques.IM - Certaines familles politiques de gauche ont-elles un discours marquant sur l’IA et la valeur du travail ? Que reste-t-il de l’idée d’un revenu de base universel ?Aucune ligne de fracture majeure comparable à celles qui se sont développées autour de l’immigration, de la politique économique ou de l’intégration européenne n’est encore apparue au sein des gauches européennes, chez qui la priorité est d’empêcher que la révolution numérique n’entraîne une nouvelle augmentation des inégalités et une concentration encore plus grande du pouvoir économique entre les mains des grandes plateformes technologiques.Cette question est également liée au débat sur le revenu de base universel. Cependant, après avoir suscité un intérêt considérable ces dernières années, le sujet semble avoir perdu beaucoup de son attrait en raison des inquiétudes sur la faisabilité de son financement et surtout parce que le travail lui-même - sa protection, sa qualité et sa valeur sociale - est revenu au cœur du débat politique. C’est valoriser et préserver l’emploi qui retient l’attention plutôt que les propositions visant à terme à le supplanter.D’un point de vue politique, le défi auquel est confrontée la gauche européenne aujourd’hui consiste moins à imaginer un monde sans travail qu’à trouver les moyens de concilier innovation technologique, productivité industrielle et justice sociale. Il est probable que cela devienne l’un des principaux champs de bataille du débat politique dans les années à venir."Le défi auquel est confrontée la gauche européenne aujourd’hui consiste moins à imaginer un monde sans travail qu’à trouver les moyens de concilier innovation technologique, productivité industrielle et justice sociale."IM - L’accent mis sur les questions culturelles cède-t-il la place à un retour aux questions sociales ?Pippa Norris et Ronald Inglehart, dans Cultural Backlash (2019), soutiennent que les questions culturelles sont tout aussi importantes que les questions économiques. Ces deux dimensions ne sont pas en concurrence, mais profondément interconnectées. Elles se renforcent mutuellement.Ce qui est certain, c’est que, si l’esprit du temps (Zeitgeist) et les visions du monde au sens large (Weltanschauungen) façonnent les cadres cognitifs et politiques dominants d’une époque donnée, les conditions matérielles, économiques et sociales n’en sont pas moins importantes. Le défi pour la gauche aujourd’hui n’est peut-être pas de déterminer lequel de ces facteurs a le plus de poids, mais de trouver un juste équilibre entre eux, sans perdre de vue la place centrale des préoccupations économiques - en particulier celles liées à l’emploi, à l’égalité et à la justice sociale, qui constituent les fondements historiques et normatifs de l’identité politique de la gauche. Sans un engagement fort en leur faveur, la gauche risque de perdre sa spécificité et, à terme, de devenir méconnaissable.IM - Économie de l’offre ou de la demande : comment la gauche se positionne-t-elle dans certains pays européens, et quels sont les termes du débat ? Dans quelle mesure le centre-gauche se positionne-t-il sur les questions de compétitivité ou de réindustrialisation ?Les partis de gauche ont historiquement privilégié les instruments de politique axés sur la demande : redistribution, investissements publics, protection sociale, soutien aux salaires et mesures visant à renforcer la demande intérieure. Cependant, les transformations de ces dernières années - notamment la pandémie, la concurrence avec la Chine et les États-Unis, ainsi que les transitions écologique et numérique - ont remis au premier plan du débat politique des enjeux tels que la productivité, la compétitivité et le rôle central de la politique industrielle. L’idée sous-jacente est que la poursuite de la justice sociale nécessite une base productive solide. En ce sens, le financement des systèmes de protection sociale, de la transition écologique, des services publics et d’emplois de qualité dépend en fin de compte d’une croissance économique soutenue et robuste.La gauche radicale continue d’adopter une position plus critique, faisant valoir que - tout en prônant un modèle alternatif de développement économique fondé sur un système industriel plus durable et socialement responsable - la compétitivité ne peut être une fin en soi. Dès lors, l’investissement dans l’emploi et la protection des droits des travailleurs, en particulier ceux qui sont les plus vulnérables face aux incertitudes et aux inégalités de l’ère néolibérale actuelle, doit rester la priorité absolue.Ainsi, le véritable clivage ne se situe pas entre le keynésianisme et le marché. Le défi fondamental consiste plutôt à concevoir un modèle capable de concilier compétitivité économique et protection sociale, en veillant à ce que l’efficacité et la croissance aillent de pair avec l’égalité, la sécurité et la cohésion sociale.Le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, au Congrès le 24 juin 2026Copyright Oscar DEL POZO / AFPPARTAGERcontenus associés 23/06/2026 Brexit : l'Europe face à son paradoxe britannique Jeanne Lebaudy, Eve Talkowski 26/08/2026 [Campagnes électorales] - De 2015 à 2027, Grèce : Alexis Tsipras, l’odyssée... Nicolas Prévélakis 15/06/2026 Présidentielle 2027 : "Les primaires nous racontent en creux l’affaiblissem... Rémi Lefebvre 22/07/2024 [Gouverner avec son opposant] - L'Italie, de la crise à l’union ? Marc Lazar