AccueilExpressions par MontaigneTrois questions à Shyam Krishnakumar : la montée en puissance de l’Inde dans les semi-conducteursLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Énergie20/03/2026ImprimerPARTAGERTrois questions à Shyam Krishnakumar : la montée en puissance de l’Inde dans les semi-conducteursAuteur Institut Montaigne Cinq ans après le lancement de la India Semiconductor Mission, le rôle de l'Inde devient de plus en plus déterminant dans le secteur des semi-conducteurs. L'accord de libre-échange conclu avec l’UE le 27 janvier dernier est l’occasion d'approfondir les liens entre les deux partenaires dans ce domaine et de mettre à profit la complémentarité de leurs économies et de leurs capacités. Marché intérieur en croissance, ambitions industrielles affirmées, concurrence avec la Chine, mais aussi contraintes structurelles : quels sont les piliers et les contraintes de la montée en puissance de l'Inde et comment se traduit le volontarisme du pouvoir central et des différents États ? Dans le cadre de la Chips Diplomacy Support Initiative, nous avons posé 3 questions à Shyam Krishnakumar, co-fondateur du Pranava Institute, dont il assume la Direction stratégique. 1. Quels sont les principales tendances et instruments de la politique industrielle de l’Inde en matière de semi-conducteurs ? La politique industrielle de l’Inde dans ce secteur a véritablement pris forme en 2021, quand le pays n’était pas positionné dans la fabrication ou le packaging des semi-conducteurs, mais jouait déjà un rôle important dans la conception de puces. Les progrès avaient largement stagné faute d’élan politique mais 2021 a marqué un tournant, avec le lancement de la India Semiconductor Mission. Initialement axée sur les nœuds technologiques les plus avancés, la Mission a rapidement élargi son champ d’action pour inclure les nœuds matures ainsi que le packaging. En 2022-2023, les décideurs politiques se sont rendus à l’évidence : la fabrication de semi-conducteurs de pointe ne pouvait pas émerger de manière isolée et nécessitait un écosystème complet et pleinement développé.La stratégie indienne s’appuie avant tout sur un dispositif de subventions particulièrement ambitieux. La Mission prévoit ainsi un soutien public pouvant atteindre 50 % des investissements dans les projets de fabrication de semi-conducteurs, tandis que les entreprises "fabless" [sans unité de fabrication] bénéficient d’incitations de 50 % pour les activités de conception. En parallèle, les différents États indiens ont mis en place leurs propres politiques de soutien au secteur, ajoutant environ 20 % de soutien au niveau des projets. Cela porte l’appui public total entre 60 et 70 % des dépenses d’investissement, selon les États. De tels niveaux de soutien, inédits en Inde, marquent un tournant historique dans les ambitions du pays en matière de politique industrielle.La mission s’est dotée d’une série d’objectifs stratégiques clairement articulés : renforcer les capacités de production afin de répondre aux pénuries mondiales ; soutenir la stratégie industrielle globale de l’Inde, qui vise à stimuler une industrialisation tournée vers l’exportation dans des secteurs critiques (électronique, énergies renouvelables, défense), afin de devenir un grand pôle manufacturier exportateur pour la production de smartphones et d’autres matériels informatiques (un financement supplémentaire de 8,5 milliards de dollars pour la fabrication électronique complète les 10 milliards de dollars de la Semiconductor Mission) ; réduire les déficits ; créer des emplois industriels ; renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement ; et faire de l’Inde une destination de premier plan dans la stratégie dite "China +1" [stratégie de rééquilibrage des chaînes d'approvisionnement par rapport à la Chine].Enfin, un autre pilier plus indirect de la politique industrielle indienne dans les semi-conducteurs tient à la multiplication des partenariats internationaux, notamment avec Renesas Electronics et la société thaïlandaise Stars Microelectronics, avec Foxconn, avec Powerchip Semiconductor Manufacturing Corporation, ainsi que par un protocole d’accord avec SK Hynix. Cette dynamique démontre que l’Inde n’opère plus en marge du paysage mondial, mais s’inscrit désormais pleinement dans l’écosystème des semi-conducteurs.Cinq ans après le lancement de l’India Semiconductor Mission, la transformation est tangible. Le secteur a connu une mutation structurelle : dix projets sont désormais en cours dans différents segments de la chaîne de valeur des semi-conducteurs, répartis dans six États indiens, tandis que plusieurs autres font l’objet de négociations avancées. Une nouvelle vague de subventions est attendue l’année prochaine. Toutefois, les incitations financières ne suffiront pas à garantir le succès. Au cours de la prochaine décennie, l’Inde devra maintenir un engagement politique soutenu, tant au niveau central qu’au niveau des États, tout en développant des chaînes de valeur fiables et des partenariats internationaux de confiance.Vous avez piloté le rapport India Semiconductor Report: State of Play, qui recense différents projets, plus ou moins avancés. Parmi eux, lesquels vous semblent les plus susceptibles de transformer le paysage des semi-conducteurs en Inde, de générer des effets d'écosystème et de stimuler plus largement la croissance industrielle ?L'Inde ne part pas de zéro. Le pays dispose déjà de solides compétences dans la conception de semi-conducteurs, adossées à un écosystème informatique et entrepreneurial en plein essor. Les projets les plus susceptibles de réussir seront ceux qui s’inscriront directement dans le prolongement de ces avantages concurrentiels.Au premier plan figure l'usine de semi-conducteurs Tata-PSMC dans l'État du Gujarat. Il s'agit du projet phare de l'Inde : sa première usine de fabrication de puces à grande échelle depuis des décennies, représentant un investissement d'environ 11 milliards de dollars. L'usine devrait fabriquer des semi-conducteurs à nœuds de 28 nm.L'Inde ne part pas de zéro. Le pays dispose déjà de solides compétences dans la conception de semi-conducteurs, adossées à un écosystème informatique et entrepreneurial en plein essor. Les projets les plus susceptibles de réussir seront ceux qui s’inscriront directement dans le prolongement de ces avantages concurrentiels.Parallèlement, plusieurs projets dans le domaine des semi-conducteurs composés avancent. Le plus significatif est un partenariat indo-américain associant l'armée de l'air américaine et des entreprises indiennes, et qui insiste sur les applications de défense et les technologies militaires avancées. Bien que le projet ait récemment rencontré quelques difficultés, c'est la première fois que l'armée américaine accepte à la fois un transfert de technologies de cette nature et un approvisionnement en composants de défense en provenance d’Inde. Dans le domaine du packaging, entre six et huit installations sont aujourd’hui opérationnelles ou en cours de construction. Ce segment est particulièrement prometteur : le packaging nécessite moins d'investissements et des délais plus courts que les usines de fabrication de plaquettes, ce qui en fait un point d'entrée naturel, en adéquation avec les avantages comparatifs indiens en matière de coûts et avec son dispositif de subventions. Le projet le plus structurant dans ce domaine est l'usine de packaging développée par Micron Technology dans le Gujarat, dont la production à grande échelle est prévue pour 2027. Au-delà de sa portée industrielle, ce projet, combiné à l'usine Tata-PSMC, contribue déjà à l’émergence d’un véritable pôle de semi-conducteurs, attirant des fournisseurs d'équipements et renforçant l'écosystème environnant. Parallèlement, Tata Electronics est également en train de mettre en place une importante usine d'assemblage et de test de semi-conducteurs dans l'Assam, à l'est du pays. Enfin, un nombre croissant de start-ups spécialisées dans les semi-conducteurs voient le jour dans tout le pays. Compte tenu de l’ampleur du vivier de talents en ingénierie et en conception dont dispose l'Inde, cette dynamique pourrait s’avérer déterminante.L’ensemble de ces projets peut tirer parti d’une demande intérieure croissante en semi-conducteurs. L'Inde, désormais une économie de "quatre mille milliards de dollars", dispose d’une importante industrie automobile, d’un secteur de la défense en pleine expansion (13 milliards de dollars) et d’un écosystème de fabrication électronique très dynamique. Des objectifs ambitieux en matière d'énergies renouvelables renforcent encore l'empreinte industrielle du pays. Dans ce contexte, la demande devrait tripler d'ici 2030, avec un taux de croissance annuel composé de 15 %.Les différents États indiens jouent un rôle déterminant dans la configuration de l'environnement d'investissement dans le secteur des semi-conducteurs, dans la mesure où des facteurs clés tels que le foncier, l'eau et la réglementation du travail relèvent de leur compétence.Ces projets bénéficient également d'un phénomène intéressant : les différents États indiens jouent un rôle déterminant dans la configuration de l'environnement d'investissement dans le secteur des semi-conducteurs, dans la mesure où des facteurs clés tels que le foncier, l'eau et la réglementation du travail relèvent de leur compétence. La concurrence entre États pour attirer les investissements est féroce : l'administration centrale promeut un modèle de "fédéralisme compétitif", dans lequel les quatre ou cinq principaux États manufacturiers se disputent les projets, ce qui les incite à corriger des inefficacités parfois persistantes. Dans ce contexte, les États redoublent d'efforts pour mettre en avant leurs avantages comparatifs. Le Gujarat s'est évidemment imposé comme un pôle central, la plupart des investissements majeurs étant concentrés dans un rayon d'environ 100 km, et Bangalore est également un écosystème très dynamique pour la conception de semi-conducteurs. Pour autant, il n'est pas certain que l'Inde parviendra à gravir les échelons de la chaîne de valeur et à produire à terme des semi-conducteurs de pointe. Cela pourrait prendre plus de temps que prévu. Si les orientations politiques se poursuivent dans la même dynamique ces cinq prochaines années, un cercle vertueux pourrait se mettre en place, alimenté davantage par l'écosystème que par les subventions, à condition que l'Inde parvienne à surmonter certaines contraintes structurelles : les infrastructures, l'eau et l’alimentation électrique en continue ne sont pas disponibles partout ; le Gujarat est une zone sismique ; les coûts des facteurs de production (terrain, main-d'œuvre) augmentent par rapport à des compétiteurs comme le Vietnam ; la réglementation du travail reste difficile - malgré des mesures prometteuses d’harmonisation des codes du travail ; la persistance de goulets d'étranglement opérationnels (procédures douanières, manutention portuaire, etc.). Pour certaines de ces contraintes, la coopération avec des entreprises européennes pourrait contribuer à assouplir l'environnement commercial, notamment en matière d'infrastructures.Selon vous, comment l'accord de libre-échange entre l'UE et l'Inde influencera les relations commerciales et les investissements dans le domaine des semi-conducteurs ?Après tant d'années de négociations, l'accord de libre-échange entre l'UE et l'Inde est historique. Il s'appuie sur des décennies de coopération bilatérale constructive, notamment à travers les relations privilégiées que l’Inde entretient avec des pays comme la France et l’Allemagne ainsi que sur un engagement commun en faveur de la collaboration technologique. Une étape décisive dans cette direction a été franchie en février 2023 avec le lancement du Conseil du commerce et des technologies UE-Inde, sous l'impulsion d'Ursula von der Leyen et de Narendra Modi. Il s'agit du deuxième mécanisme de ce type, et aujourd'hui le seul encore en activité. La même année, un protocole d'accord sur la coopération dans le domaine des semi-conducteurs a également été signé.Si cet accord de libre-échange est historique, c’est parce qu'il rassemble près de deux milliards de personnes au sein d'un marché unique intégré et envoie un signal politique fort à l'industrie.Si cet accord de libre-échange est historique, c’est parce qu'il rassemble près de deux milliards de personnes au sein d'un marché unique intégré et envoie un signal politique fort à l'industrie. Il prévoit la réduction des droits de douane sur plusieurs catégories d'équipements liés aux semi-conducteurs, favorise l'intégration des marchés et renforce la coopération dans les domaines des technologies vertes, de la défense et de l'électronique. Sa clarté politique donne aux entreprises la confiance nécessaire pour investir et établir des partenariats durables. Les exportations européennes de machines et d'équipements vers l'Inde bénéficieront de la suppression des droits de douane. Dans le secteur automobile, la mise en place de quotas ciblés et d’accords d'importation pourrait permettre une convergence entre la capacité de fabrication émergente de semi-conducteurs de l'Inde et l'industrie automobile européenne.Les semi-conducteurs sont également identifiés comme une priorité dans le programme stratégique conjoint UE-Inde à l’horizon 2030. Ce dernier met l'accent sur la R&D conjointe, la mobilité réciproque des talents, les coentreprises stratégiques et même la collaboration en matière de prototypage de l'IA. La logique est convaincante : l'UE et l'Inde possèdent des atouts profondément complémentairestout au long de la chaîne de valeur des semi-conducteurs. L'Europe reste plus proche de la fabrication de pointe, tandis que l'Inde se positionne dans les nœuds matures, le packaging, les semi-conducteurs composites et la conception. Certaines opérations sont structurellement plus rentables en Inde, ce qui crée une division naturelle du travail : les fabricants indiens pourraient se concentrer davantage sur les technologies matures et la conception, tandis que les entreprises européennes pourraient se concentrer davantage sur la fabrication de pointe et les équipements haut de gamme.l'UE et l'Inde possèdent des atouts profondément complémentaires tout au long de la chaîne de valeur des semi-conducteurs. L'Europe reste plus proche de la fabrication de pointe, tandis que l'Inde se positionne dans les nœuds matures, le packaging, les semi-conducteurs composites et la conception.Ces dernières années, les entreprises européennes ont manifesté un intérêt croissant pour les projets en coopération avec l'Inde. Des inquiétudes subsistent toutefois, notamment en ce qui concerne la protection de la propriété intellectuelle. L’accord de libre-échange aborde directement cette question, la protection de la propriété intellectuelle ayant été au cœur des négociations. De nombreuses entreprises européennes développent déjà leur propriété intellectuelle en Inde et s'appuient sur des stratégies d'atténuation et de gestion des risques. À terme, la relation reposera sur une confiance durable.Bien sûr, il est possible d'aller plus loin. Six axes prioritaires pourraient considérablement approfondir la coopération entre nos écosystèmes respectifs :Renforcer la résilience des chaînes d'approvisionnement, grâce à une coordination étroite entre l'UE et l'Inde dans les pays tiers.Développer conjointement des talents tout au long de la chaîne de valeur, notamment via des programmes de formation et de renforcement des capacités.Étendre les coentreprises et les partenariats dans le domaine du packaging, afin de fournir de manière fiable l’écosystème européen en tirant parti de la montée en puissance des capacités indiennes.Intensifier les projets de R&D conjoints, y compris les architectures GPU ouvertes, les outils EDA open source et les initiatives de conception conjointes. La complémentarité entre organismes de recherche technologique européens de classe mondiale et talents indiens en matière de conception peut permettre de créer du matériel IA local et de réduire la dépendance vis-à-vis de la propriété intellectuelle américaine, en particulier dans un contexte de préoccupations liées à l'"instrumentalisation" de la propriété intellectuelle.Saisir les opportunités offertes par le marché indien en expansion dans le domaine des équipements pour semi-conducteursApprofondir la collaboration industrielle autour des capacités de fabrication, à mesure que l'écosystème indien gagne en maturité. Copyright Sajjad HUSSAIN / AFP Le Premier ministre indien Narendra Modi, le président du Conseil européen Antonio Costa et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen après leur rencontre à la Hyderabad House à New Delhi, le 27 janvier 2026.ImprimerPARTAGER