AccueilExpressions par Montaigne États-Unis : Minneapolis, un climat de guerre civile latente ?La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne États-Unis et amériques29/01/2026ImprimerPARTAGER États-Unis : Minneapolis, un climat de guerre civile latente ?Auteur Amy Greene Experte Associée - États-Unis Aux États-Unis, la violence rhétorique de Donald Trump devient de plus en plus physique, et la brutalité de sa gestion des relations internationales n'a d'égale que celle avec laquelle il administre le pays. Tandis que la répression arbitraire et agressive des agents de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement) choque les opinions publiques et installe un climat de guerre civile latente. Configuration quasi paramilitaire des agences gouvernementales, non-respect des limites institutionnelles, désinhibition et mensonges de l'exécutif : faut-il craindre l’explosion de la poudrière dans des États-Unis dont Minneapolis est devenu le cœur battant médiatique ? Une tribune d'Amy Greene.Scènes de vie à MinneapolisRenee Nicole Good, 37 ans, citoyenne américaine, mère de trois enfants dont un garçon de six ans. Trois, voire quatre, balles tirées à bout portant, dont une à la tête. "Salope de merde", dit l’agent de l’ICE qui l’a tuée, seulement quelques instants après avoir fait feu sur elle, entendu dans une vidéo captée sur l’instant. "Une tragédie dont elle est elle-même responsable", affirme le vice-président J.D. Vance. Alex Pretti, 37 ans, citoyen américain, infirmier en soins intensifs dans un hôpital pour vétérans. Il semble interposer son corps entre les agents fédéraux et une femme qui vient d’être aspergée de gaz lacrymogène par ces derniers. Plusieurs agents le mettent au sol, le frappent puis l’abattent à bout portant avec une arme à feu. "Il est sorti ce jour-là pour massacrer des forces de l’ordre fédérales", déclare le président Trump dans la foulée de l’événement, au prétexte qu’Alex Pretti avait une arme sur lui (le port d’armes est légal dans le Minnesota). "Un soi-disant assassin a tenté de tuer des agents de police fédérale, et le récit officiel des démocrates prend le parti des terroristes", écrit Stephen Miller, conseiller à la sécurité intérieure, sur X.Aliya Rahman, 43 ans, citoyenne bengalo-américaine, en situation de handicap, autiste et atteinte d’un traumatisme cérébral. Des agents de l’ICE encerclent sa voiture, immobilisée sur le trajet d’une manifestation alors qu’elle se rend à une consultation médicale comme elle leur explique. Ils ouvrent la portière, coupent sa ceinture de sécurité et la tirent brutalement de son siège. Les agents la portent, suspendue par les bras et les jambes, malgré ses cris et ses supplications. Elle dit s’être vue refuser des soins médicaux dans le centre de détention et perdre connaissance."Une tragédie dont elle est elle-même responsable", affirme le vice-président J.D. Vance.Shawn et Destiny Jackson, tous deux âgés de 26 ans, citoyens américains, embarquent leurs six enfants - âgés de 6 mois à 11 ans - pour rentrer après le match de basket de l’un de leurs fils. Leur voiture se retrouve piégée entre des agents de l’ICE et des manifestants.En tentant de s’extraire, le véhicule est encerclé par des agents. L’ICE lance des grenades de gaz lacrymogène pour disperser la foule. Une d’entre elles se glisse sous la voiture et l’envahit de gaz. Les parents parviennent à sortir et à extraire leurs enfants. Le plus jeune, âgé de six mois, perd connaissance et doit être hospitalisé, tout comme deux autres enfants et les parents.Liam Conejo Ramos, 5 ans, citoyen équatorien demandeur d’asile. À son retour de la maternelle, Liam et son père sont détenus par l’ICE, comme trois autres enfants du même secteur scolaire en l’espace de quinze jours selon les autorités scolaires. Les deux sont actuellement dans un centre de détention au Texas. "Son père a fui sa voiture à pied, abandonnant l’enfant dans le véhicule. […] Sa famille a refusé de le reprendre", dit Marco Charles, agent de l’ICE.Chloe Renata Tipan Villacis, 2 ans, citoyenne équatorienne demandeuse d’asile. Selon un membre du conseil municipal, le 22 janvier dernier, un véhicule de l’ICE suit la voiture de son père jusqu’à leur domicile, où les agents brisent la vitre et les extraient tous deux du véhicule. À 20 h 10 le même jour, un juge ordonne que la fillette soit remise à l’avocat de la famille et que les deux soient maintenus dans le Minnesota. À 20 h 30, ils sont envoyés par avion commercial vers un centre de détention au Texas.Des vidéos montrent un citoyen américain plaqué au sol par des agents de la Border Patrol tandis que leurs collègues déversent une bonbonne de gaz lacrymogène directement sur son visage, à quelques centimètres de distance.De tels récits - parmi les plus médiatiques- se multiplient ; la retenue, elle, se fait rare.Pourquoi le Minnesota et Minneapolis ?Pour un État fédéré de taille moyenne, à la frontière canadienne, dont la population immigrée en situation irrégulière est largement inférieure à la moyenne nationale - loin derrière le Texas ou la Californie - le choix du Minnesota peut interroger. En réalité, le déploiement massif de l’ICE et de la Border Patrol (environ 3 000 agents pour 400 000 habitants) n’aurait rien d’anodin.Le Minnesota est historiquement démocrate et progressiste, à rebours de l’évolution économique, politique et sociétale de ses voisins. Majoritairement blanc et doté de grands pôles universitaires, il n’a pas suivi la même trajectoire conservatrice que les États alentour. Au contraire, il est connu comme un bastion démocrate - voire progressiste - ouvert au multiculturalisme et acquis aux démocrates lors de l’élection présidentielle depuis un demi-siècle. Cela n’exclut pas l’existence de tensions structurelles, comme l’ont montré les bouleversements suivant le meurtre de George Floyd en 2020 lors des manifestations Black Lives Matter.Son économie est attractive, tout comme sa qualité de vie, qui place régulièrement le Minnesota parmi les meilleurs États dans les classements nationaux. Ces résultats sont largement associés à des gouvernances démocrates successives, en contradiction frontale avec le récit présidentiel d’une gestion "catastrophique" des États et villes progressistes. À cela s’ajoute le fait que le gouverneur Tim Walz fut candidat à la vice-présidence aux côtés de Kamala Harris en 2024. Enfin, la municipalité de Minneapolis s’est ouvertement opposée à la politique migratoire de Trump en devenant ville "sanctuaire", c’est-à-dire protégée par des lois municipales visant à limiter la coopération avec les autorités fédérales en matière de poursuites et de déplacements forcés.Le Minnesota est historiquement démocrate et progressiste, à rebours de l’évolution économique, politique et sociétale de ses voisins.Une affaire de fraude aux allocations familiales impliquant des réseaux liés à la communauté somalienne a été mise en avant pour justifier l’attention fédérale portée au Minnesota, bien que des poursuites aient déjà été engagées sous l’administration précédente. Cette affaire s’inscrit surtout dans une logique politique plus large : illustrer, à des fins électorales, l’idée que les démocrates seraient incapables - ou réticents - à contrôler les abus du système. Les troubles serviraient alors de justification à l’envoi d’agents de l’ICE et de la Border Patrol pour reprendre le contrôle d’une immigration que les élus locaux seraient incapables de gérer. L’objectif implicite est double : provoquer une escalade, puis la présenter comme la preuve de l’inefficacité des élus locaux et de la dangerosité supposée des élus et populations démocrates ou progressistes. Le précédent de 2020 hante cette stratégie, avec une différence majeure : si la violence des habitants était désormais dirigée contre les agents de l’État fédéral et non pas les uns contre les autres, cela ouvrirait la voie à une réponse encore plus musclée - et des restrictions encore plus fortes - de la part du gouvernement fédéral.Une nouvelle tournure pour une violence politique endémiqueLes événements de Minneapolis illustrent l’évolution de la violence politique aux États-Unis. Elle est désormais assumée, couverte et légitimée par le pouvoir fédéral, en plus d’être exercée par des agents relevant de structures aux pratiques quasi paramilitaires, déployés dans l’espace civil au nom d’objectifs chiffrés d’arrestations difficilement compatibles avec la réalité démographique locale.Les agents de l’ICE et de la Border Patrol interviennent lourdement équipés, parfois vêtus en jeans et en baskets, brouillant la frontière entre forces de l’ordre et milices. Cette violence s’exerce contre des civils, y compris des citoyens américains, que le discours officiel assimile à des "terroristes" ou à des "insurrectionnistes". L’opposition politique se transforme ainsi en ennemi intérieur. Le caractère direct, physique, "de terrain" de ces opérations - frappes, tirs mortels, usage intensif de gaz lacrymogène - provoque mécaniquement une réaction des populations effrayées et indignées.À Minneapolis, comme ailleurs, des habitants s’organisent, se filment, montent des patrouilles de quartier. Certains s’arment légalement, affirmant vouloir dissuader les incursions fédérales dans leurs zones résidentielles. Dans une vidéo filmée par un média indépendant, l’on observe un homme tout à fait ordinaire, "bobo", dirait-on ailleurs, à une exception près - il a un fusil d’assaut en main : "C’est ma rue, c’est chez moi. On ne vient pas dans les quartiers des autres et essayer d’intimider les gens. Je protège les miens."Des scènes comparables ont été observées lors de manifestations dans d’autres grandes villes du pays. À des milliers de kilomètres de là, à Philadelphie, lors d’une manifestation contre l’ICE, un membre des Black Panthers déclarait : Une femme non armée [Renee Good] a été tuée par l’ICE. Si vous pensez pouvoir venir ici brutaliser des gens pendant que nous sommes là, essayez, et vous verrez. […] Nous organisons des patrouilles communautaires. Les habitants des quartiers avec beaucoup d’immigrés doivent prendre particulièrement soin les uns des autres. Les agents de l’ICE ne se comporteront plus de la même manière s’ils voient des centaines de personnes armées. […] Si vous vous armez légalement, équipez-vous de quelque chose de plus important que ce dont ils disposent. L’arbitraire engendre l’arbitraire. La violence engendre la violence.Le rôle prépondérant du présidentCette séquence ne peut être dissociée du rôle central du président. Depuis plusieurs années, et plus encore depuis sa seconde investiture, sa parole ne connaît plus de retenue. Les démocrates et la gauche plus largement sont qualifiés "d’ennemi intérieur". Les journalistes deviennent des "ennemis du peuple". Les manifestants sont qualifiés de "terroristes intérieurs", tandis que les auteurs de violences politiques favorables au pouvoir sont réhabilités comme "patriotes", à l’instar des émeutiers qui ont attaqué le Capitole le 6 janvier 2021. Comme l’a dit le président lors de la cérémonie à la mémoire de Charlie Kirk à l'automne 2025 : "je hais mes opposants".Les démocrates et la gauche plus largement sont qualifiés "d’ennemi intérieur". Les journalistes deviennent des "ennemis du peuple". Les manifestants sont qualifiés de "terroristes intérieurs", tandis que les auteurs de violences politiques favorables au pouvoir sont réhabilités comme "patriotes".Trump alimente la polarisation, attaquant frontalement l’Amérique qui conteste son action. Selon plusieurs sondages récents, cette Amérique représenterait une majorité de la population (aux alentours de 56 à 60 % de la population). Les États-Unis se trouvent ainsi gouvernés par un chef d’État qui désigne ouvertement une partie de ses concitoyens comme ses adversaires irréconciliables.La défense systématique et inconditionnelle des agents fédéraux, malgré les controverses et les morts, confirme qu’aucune limite institutionnelle ne s’impose réellement à l’exécutif ni à ceux chargés d’appliquer la politique migratoire. Les rares promesses récentes de modération peinent visiblement à se traduire sur le terrain et semblent dépendre davantage de l’attention médiatique et l’insatisfaction des électeurs (68 % désapprouvent de l’action de l’ICE) dans une année électorale que d’un changement structurel de sa vision de la société américaine et de la manière de la mettre en œuvre.Depuis un an, la violence est devenue un état permanent de la vie politique américaine. Une violence verbale descendue du sommet de l’État irrigue l’espace public, rendant la haine de l’autre, de l’opposition - qu’elle soit voisine, collègue, membre de sa famille - socialement et politiquement acceptable. Faute de projet politique national cohérent et mesurable, le pouvoir gouverne par la confrontation et la rend ainsi viable. Le tabou est brisé car les dirigeants au plus haut sommet de l’État le permettent.Immigrés, femmes, étudiants, universités, avocats, journalistes, artistes, alliés internationaux : tous deviennent les cibles successives d’un discours hostile proféré par le président et ses soutiens. À cette violence symbolique s’ajoute désormais une violence politique physique exercée non seulement entre citoyens ou envers des élus et représentants des institutions politiques, mais aussi de l’État contre une partie de son propre peuple. Minneapolis concentre aujourd’hui cette tension. Le reste du pays observe encore à distance, mais le précédent est désormais posé. Et une violence politique assumée par l’État reste rarement confinée à un seul lieu. Un tel fonctionnement est à l’opposé de la tradition politique américaine, fondée - malgré ses failles - sur l’idée de progrès, de conquête de l’avenir et de consensus minimal. Lorsqu’un pouvoir ne se maintient que par la division, lorsque l’ordre cède la place à l’arbitraire, lorsque des mécanismes d’accountability ne tiennent qu’à l’arbitrage d’un seul homme ("ma propre moralité, ma propre manière de voir". "C’est la seule chose qui peut m’arrêter" dit Trump), tout devient possible.Des questions demeurent : quelle force politique serait capable d’inverser cette trajectoire ? Serait-elle suffisamment audible pour être réellement fédératrice, pour redonner la voix à la majorité d'Américains qui se désole du climat violent dans lequel leur pays sombre ? Arriverait-elle à temps ? Ou les blessures sont-elles devenues trop graves, trop prégnantes ? Faut-il déjà craindre l’explosion de la poudrière ? Ou y a-t-il encore un espoir et une possibilité de réparation, de réconciliation ?Copyright image : Roberto SCHMIDT / AFP Des manifestations anti-ICE à Minneapolis, dans l’État du Minnesota, le 27 janvier 2026.ImprimerPARTAGERcontenus associés 28/01/2026 Conseil de la Paix : Trump, faire la paix comme on fait des affaires Cyrille Bret 22/01/2026 [Le monde vu d’ailleurs] - Trump dans les médias américains : un an après, ... Bernard Chappedelaine