Expressions par Montaigne
01/10/2026

Au Brésil, une présidentielle sous la menace des ingérences

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Au Brésil, une présidentielle sous la menace des ingérences
 Gustavo Ribeiro
Gustavo Ribeiro  - contributeur externe
co-fondateur et rédacteur en chef du média The Brazilian Report, enseignant en intelligence économique à l'Université de Caen Normandie

À deux semaines du premier tour, la campagne brésilienne tourne autour de deux soupçons d'ingérence. Le premier vise l'administration Trump. Le second, plus inattendu, vise la Cour suprême. Le juge du Tribunal suprême fédéral, Alexandre de Moraes, l'un des principaux remparts contre les velléités putschistes de Jair Bolsonaro, est accusé de corruption. Quel que soit celui des deux principaux candidats qui sera élu le 25 octobre, le président sortant Lula ou Flávio Bolsonaro, fils aîné de l'ex-président Bolsonaro, une chose est sûre : il fera face à une grave déstabilisation démocratique et une crise de régime.

Les Brésiliens se rendront aux urnes le 4 octobre, puis le 25 en cas de second tour, pour élire leur président, les gouverneurs des 27 unités fédérées, les deux tiers du Sénat, l'ensemble de la Chambre des députés et les assemblées des États.

L'enjeu dépasse largement les frontières du pays. Le Brésil détient les deuxièmes réserves mondiales de terres rares, domine le commerce mondial du soja, du café et de la viande bovine, abrite la plus grande réserve d'eau douce de la planète et s'est récemment doté d'un régime fiscal spécial pour attirer les data centers, gourmands en énergie et en eau. Dans la rivalité sino-américaine, peu de pays offrent autant de ce que les deux puissances convoitent.

La course est d'une rare incertitude. Les sondages montrent une égalité entre le président sortant, Luiz Inácio Lula da Silva, et Flávio Bolsonaro, sénateur d'extrême droite et fils aîné de l'ancien président Jair Bolsonaro.

Chacun des deux est rejeté par environ la moitié de l'électorat. Le scrutin se dessine comme l’un des plus serrés de la jeune démocratie brésilienne. Et c'est sur ce genre de marges que les ingérences, réelles ou supposées, pèsent le plus.

"Le scrutin se dessine comme l’un des plus serrés de la jeune démocratie brésilienne. Et c'est sur ce genre de marges que les ingérences, réelles ou supposées, pèsent le plus."

Washington dans la campagne

Le gouvernement brésilien met en garde depuis plus d'un an contre une ingérence américaine, et ses craintes reposent sur des faits. En juillet 2025, Donald Trump justifiait des droits de douane de 50 % par la "chasse aux sorcières" dont serait victime Jair Bolsonaro, avant de sanctionner le juge Alexandre de Moraes (qui a présidé une enquête contre Bolsonaro).

En décembre, la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine a donné un habillage doctrinal à ces gestes en annonçant un "corollaire Trump" à la doctrine Monroe. Formulée en 1823 pour tenir les puissances européennes à l'écart du continent, cette doctrine a longtemps servi à justifier la tutelle de Washington sur son "arrière-cour", allant des débarquements en Amérique centrale au soutien aux coups d'État de la guerre froide, dont celui de 1964 au Brésil.

De multiples actions de la part de Washington ont confirmé cette tendance. En octobre 2025, Trump a publiquement conditionné l'aide financière américaine à l'Argentine à la victoire de Javier Milei, son allié, aux élections de mi-mandat. En mars 2026, Washington a lancé le "Bouclier des Amériques", une coalition sécuritaire contre les cartels réunissant 11 pays de la région, presque tous gouvernés par la droite. Le Brésil n'en fait pas partie.

En mai, le département d'État a classé le Primeiro Comando da Capital (PCC) et le Comando Vermelho, les deux principales factions criminelles du pays, parmi les organisations terroristes étrangères, malgré le refus explicite de Brasília. Cette désignation expose à des sanctions toute entreprise soupçonnée de commercer avec elles et fournit, en théorie, un fondement juridique à des actions extraterritoriales.

En juillet, enfin, une enquête au titre de la section 301 a débouché sur des droits de douane de 25 %, auxquels s'est ajoutée, deux jours plus tard, une surtaxe de 12,5 %. Une large part des produits brésiliens concernés paie désormais 37,5 % de droits de douane pour entrer sur le marché américain. Parmi les griefs de Washington figure le Pix, le système de paiement instantané de la Banque centrale, qui a bousculé les géants américains de la carte bancaire.

Ce mois-ci, le soupçon a pris un visage. Le candidat d’extrême droite Renan Santos accuse le quartier général de Flávio Bolsonaro d'entretenir des liens directs avec le Rockbridge Network, un cercle de grands donateurs conservateurs cofondé en 2019 par le vice-président des États-Unis J.D. Vance. Le réseau revendique parmi ses priorités l'accès aux minerais critiques et aux terres rares.

Certains éléments sont établis. Pedro Sang, un homme lié au réseau, travaille dans les locaux de campagne de Flávio Bolsonaro à São Paulo ; il reconnaît ces liens mais nie avoir servi d'intermédiaire financier. Un mémorandum de 22 pages, rédigé en anglais et daté du 19 mars, propose un partenariat américano-brésilien en matière de terres rares, destiné à réduire la dépendance à l’égard de la Chine. Le document promet l’"alignement" aux États-Unis.

Ses auteurs affirment que le texte n'a jamais été présenté à un responsable américain et n'a aucun lien avec la campagne présidentielle. Son vocabulaire se retrouve pourtant dans un discours prononcé par Flávio Bolsonaro en mars à la CPAC, le grand rassemblement du conservatisme américain.

La loi brésilienne interdit tout financement électoral d'origine étrangère, mais, pour le moment, aucune preuve de transfert d'argent n'a été mise au jour. Certains juristes croient pourtant qu’il existe suffisamment d’éléments pour mener une enquête.

Mais la menace la plus sérieuse pour la sérénité du scrutin se trouve peut-être ailleurs, au sein de la Cour suprême.

Le juge au centre du jeu

La Cour suprême brésilienne n'a guère d'équivalent. Elle est à la fois une cour constitutionnelle, une juridiction de dernier ressort et le juge pénal du président, des ministres et des parlementaires fédéraux.

Au sortir de la dictature, les constituants de 1988 ont étendu ce privilège de juridiction pour protéger les élus des pressions de juges locaux, souvent proches des oligarchies régionales. L'intention était défensive. Avec le temps, elle a fait des 11 juges de la Cour des acteurs politiques à part entière.

Le mouvement s'est accéléré dans les années 2000. La Police fédérale et le ministère public ont gagné en autonomie, et les enquêtes visant le sommet de l'État se sont multipliées. Le Mensalão ["grosse mensualité", scandale de corruption politique qui a éclaté en 2005] a d'abord révélé que le premier gouvernement Lula achetait le soutien de députés alliés en leur versant des sommes chaque mois. L'opération Lava Jato a ensuite mis au jour un système de pots-de-vin autour des contrats de Petrobras et montré que la plupart des grands partis vivaient des financements occultes des géants du BTP.

Dès lors que la Cour tranchait le sort de ministres et de présidents du Congrès, le choix de ses membres par différents présidents de la République a obéi à des critères de moins en moins juridiques et de plus en plus politiques.

Le système de distribution des affaires ajoute sa part d'étrangeté. Au gré des tirages au sort et des redistributions, les deux enquêtes les plus explosives du moment se retrouvent entre les mains d'un seul juge, André Mendonça,pasteur presbytérien nommé en 2021 par Jair Bolsonaro, qui avait promis un juge "terriblement évangélique".

La première porte sur l'INSS, la sécurité sociale. Pendant des années, des associations ont prélevé, sans autorisation, des cotisations sur les pensions de millions de retraités, pour un préjudice estimé à plusieurs milliards de reais. L'un des fils de Lula est cité dans le dossier.

La seconde concerne Banco Master, une banque de taille moyenne, qui attirait l'épargne grâce à des rendements hors marché avant d'être liquidée par la Banque centrale en novembre 2025. Le trou laissé dans le fonds de garantie des dépôts est estimé à 52 milliards de reais (presque 9 milliards d’euros), un record, et les ramifications politiques de son ancien PDG, Daniel Vorcaro, traversent tout l'échiquier.

Le 1er septembre, André Mendonça a levé le secret sur un rapport de la Police fédérale consacré aux liens entre Vorcaro et son collègue Alexandre de Moraes. Le document détaille un contrat de 131 millions de reais, à raison de 3,6 millions par mois sur trois ans, signé entre Banco Master et le cabinet d'avocats de l'épouse du juge.

Les enquêteurs soupçonnent ce contrat d'avoir servi à dissimuler des pots-de-vin. Les métadonnées du contrat alimentent ce soupçon, puisqu'elles indiquent Alexandre de Moraes comme la dernière personne à l'avoir modifié. Dans ses messages, Vorcaro presse ses équipes de ne jamais retarder ce versement, "le paiement le plus important que nous ayons".

Les éléments rendus publics par Mendonça sont réellement embarrassants pour Moraes. C'est le calendrier qui pose problème. Les soupçons circulaient depuis mars, mais le juge a attendu la dernière ligne droite de la campagne pour les rendre publics. Le procureur général de la République a même contesté la régularité de la procédure.

Plusieurs de ses collègues y ont vu une manœuvre électorale. Gilmar Mendes, doyen de la Cour, l'a ouvertement accusé de vouloir peser sur le scrutin. Il est rare qu'un juge de la Cour suprême accuse publiquement l'un de ses pairs de faire campagne. Que ces règlements de comptes se fassent désormais au grand jour en dit long sur l'état de l'institution.

Le passé de Mendonça alimente le soupçon. Ministre de la Justice de Bolsonaro en 2020, il a dirigé un ministère dont les services de renseignement ont compilé un dossier sur près de 600 fonctionnaires identifiés comme "antifascistes", une pratique que la Cour suprême a jugée inconstitutionnelle. Il avait aussi sollicité des enquêtes, au titre de la loi de sécurité nationale héritée de la dictature, contre des personnes critiques du président.

La cible, elle, n'a rien d'anodin. Président de la Cour électorale en 2022, Alexandre de Moraes a été l'un des principaux remparts contre les velléités putschistes de Jair Bolsonaro. Il a ensuite instruit l'enquête sur la tentative de coup d'État, qui a valu à l'ancien président une condamnation à 27 ans et trois mois de prison. Ses détracteurs, y compris en dehors du camp bolsonariste, lui reprochent depuis longtemps une concentration de pouvoir sans précédent.

Pour la droite, sa chute validerait des années de dénonciation d'un "juge militant". Pour ses défenseurs, elle affaiblirait l'institution qui a tenu bon en 2022.

D'autres volets de l'enquête sur Banco Master ont depuis été rendus publics, et Moraes n'y apparaît plus que comme une pièce du puzzle. Les messages retrouvés sur le téléphone de Daniel Vorcaro mentionnent près de la moitié des juges de la Cour suprême, directement ou par l’entremise de leurs proches. Pour une institution chargée d'arbitrer la vie politique du pays, le simple soupçon marque pourtant un degré de dégradation que personne n'aurait imaginé il y a quelques années.

Aucun des groupes dans cette dispute n'est composé d'arbitres désintéressés. Une lutte de pouvoir oppose, au sein de la Cour, les juges associés au bolsonarisme au reste de leurs collègues, et le prochain mandat présidentiel en fixera l'issue. Luiz Fux, Cármen Lúcia et Gilmar Mendes atteindront l'âge de la retraite obligatoire avant 2031. Un siège reste vide. Le vainqueur d'octobre nommera donc au moins quatre des 11 juges et façonnera la Cour pour une génération.

"Une lutte de pouvoir oppose, au sein de la Cour, les juges associés au bolsonarisme au reste de leurs collègues."

Un électeur orphelin du débat

Au milieu de ces batailles, l'électeur brésilien se retrouve sans véritable débat de fond. On parle peu de fiscalité, de sécurité publique ou de dette, mais beaucoup de messages fuités et de scandales. Selon l’institut de sondage Nexus, Lula a d'ailleurs perdu de l'élan après la semaine de crise à la Cour suprême, preuve que les scandales déplacent des voix.

Chaque nouvelle révélation creuse une défiance envers les institutions déjà endémique, et chaque camp y trouve la confirmation de ce qu'il pensait déjà.

Quel que soit le vainqueur, le prochain président héritera d'une crise de régime. Il devra composer avec un Congrès qui contrôle une part inédite du budget (les amendements budgétaires - des crédits budgétaires fléchés par chaque élu vers sa circonscription - forment un système proche de la "réserve parlementaire" française, mais qui atteint une ampleur considérable : 24 % du budget discrétionnaire fédéral), une Cour suprême devenue acteur politique et divisée contre elle-même, et une puissance américaine qui ne cache plus son envie d’ingérence. Rarement, depuis la redémocratisation, un chef de l'État brésilien aura disposé d'aussi peu de marge pour gouverner. Et c'est peut-être là le seul point sur lequel les deux camps pourraient s'accorder.

Copyright MAURO PIMENTEL / AFP

Le président et candidat Lula, son épouse Rosangela da Silva et le candidat à un siège de sénateur Benedita da Silva à Rio de Janeiro le 23 septembre 2026

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