AccueilExpressionsAfflux commercial chinois : l’Europe s’essaie à la conflictualité 05/10/2026 Afflux commercial chinois : l’Europe s’essaie à la conflictualité Union EuropéenneAsiePARTAGER François Chimits Responsable de projets - Europe Après des années d’aggravation du déficit commercial, qui devrait dépasser 400 Md€ en 2026, contre 164 Md€ en 2019, les Européens ont fixé à Pékin une échéance : parvenir à une solution coopérative d’ici octobre, faute de quoi l’UE pourrait recourir à des barrières commerciales d’une ampleur inédite. Les mesures prises ces derniers mois, conjuguées à l’évolution récente de la position allemande, rendent désormais possible une telle inflexion.Cet article est paru originellement dans une version courte en anglais, sous le titre " China's trade surge: October turns red ", publiée le 5 octobre 2026 sur What’s up EU.L’ensemble des mesures européennes pourrait, d’ici à la fin de l’année, affecter près de 35 % des importations chinoises au moyen de barrières commerciales spécifiques, contre 5 % en 2019 et une quinzaine de pour cent en 2024 (l’étude Rhodium ne couvre que les outils de défense commerciale, principal vecteur de barrières avant 2021). Cette estimation est aussi supérieure à celle de Goldman Sachs, qui évalue cette part à 27 %, mais dont le calcul ne prend en compte qu’une partie des mesures considérées que nous passons en revue dans cet article.Face à un pouvoir chinois rompu à l’art des promesses et des menaces, l’incertitude ne porte pas tant sur l'érection de nouvelles barrières. Celle-ci est inévitable. En revanche, l’ampleur précise de l’inflexion et le niveau des tensions commerciales qui en résulteront sont en partie imprévisibles. Un peu plus d’un an après l’accord commercial léonin passé avec l’administration Trump à Turnberry en Écosse, la crédibilité des Européens à défendre leurs intérêts économiques est en jeu.Jamais l’Europe n’a paru aussi proche d’une réponse stratégique coordonnée de grande ampleur dans la défense de ses intérêts économiques face à des prédations étrangères. Dans le monde brutal qui a émergé ces dernières années, il s’agit d’une condition de la préservation de notre prospérité et de notre liberté.L’Europe prend de plein fouet le second choc chinoisLe monde connaît en effet depuis 2020 une nouvelle vague d’exportations chinoises, après celle des années 1990 et 2000. La Chine représentait 18,5 % des exportations manufacturières mondiales en 2019 ; sa part approche 21 % au premier semestre 2026. Cette hausse équivaut à la part de la France en la matière, et porte l’empreinte chinoise à près de trois fois celle de l’Allemagne, deuxième exportateur mondial en la matière, contre un ratio inférieur à deux en 2019 encore.Pour l’Europe, le défi est d’autant plus grand que ce second choc chinois porte sur ses secteurs de prédilection : chimie, machines-outils, industries vertes et automobile. Cette montée en puissance et en qualité est un défi autant pour le marché unique que pour la Chine et les marchés tiers. L’exception notable des États-Unis, pour partie fermés aux biens chinois, a permis une légère embellie pour les exportations européennes là-bas. Toutefois, cela a surtout amplifié la pression chinoise sur les autres marchés, en premier lieu le marché unique, l’autre grand marché de la planète.Cela n’est qu’une des deux dimensions du problème. Dans le même temps, les importations chinoises ont été sensiblement moins dynamiques, tout particulièrement pour les Européens, ce qui amplifie le plus grand excédent commercial mondial de l’histoire moderne, dont le surplus avec l’Europe représente à lui seul le tiers.Témoignages des indéniables succès du virage techno-industrialiste sous le président Xi, ces exportations chinoises ont aussi été massivement alimentées par des subventions sans équivalent dans le monde - 4,4 % du PIB par an selon le FMI, avec un effet singulièrement délétère pour les concurrents des économies avancées - et une monnaie sous-évaluée - de 20 % toujours selon le FMI. Ce modèle du tout-à-la-production compresse la demande domestique au profit de l’investissement industriel, engendrant ainsi des sur-capacités et des surplus endémiques. Rien n’indique un retournement de ces tendances.Les Européens ne peuvent donc rester les bras croisés face à une concurrence faussée qui menace des pans entiers de leurs économies. Au-delà même des considérations strictement économiques, les ambitions de de-risking formellement portées par l’UE depuis 2023 ont été peu de chose face à cet afflux. Nos dépendances vis-à-vis d’un acteur coutumier des coercitions et principal soutien à l’effort de guerre russe en Ukraine ont ainsi continué de s’accroître."Nos dépendances vis-à-vis d’un acteur coutumier des coercitions et principal soutien à l’effort de guerre russe en Ukraine ont ainsi continué de s’accroître."Une salve de mesures européennes hétéroclites en préparationLes Européens ont repris en 2026 la montée en puissance des mesures défensives initiée en 2024 (une trentaine d’enquêtes ouvertes cette année-là). L’année 2025 fut accaparée par les tensions avec l’administration Trump, quoiqu’avec tout de même 15 nouvelles enquêtes contre des produits chinois, contre 9 par an en moyenne sur la décennie précédente. Cette fois-ci, les mesures sont de natures extrêmement diverses, impliquant pour certaines des inflexions plus structurelles.Dans le domaine strictement commercial, l’UE a imposé cette année des droits de douane supplémentaires sur une douzaine de types de bien en provenance de Chine dans la chimie, l’acier, les pneus et l'agriculture. Une dizaine d’enquêtes ont aussi été lancées dans ces mêmes secteurs. De nouvelles initiatives sont presque certaines d’ici à fin octobre, dans la chimie, les véhicules hybrides et les machine-outils.Dans le même temps, l’Union a mis en place des mesures extraordinaires contre les petits colis, avec un droit de douane de 3 % par catégorie d’article depuis juillet. Le nom de ce type de flux en douane ne doit pas détourner de l’importance de cet enjeux, qui représentait environ 50 Md€ d’importation pour l’UE en 2025 (pour 7 % du total de nos importations depuis la Chine), dont 6 Md€ pour la France, et des implications bien au-delà de la seule concurrence. Ces efforts vont encore être renforcés d’ici à la fin de l’année par une redevance douanière de "frais de gestion" de 2€ par colis, alors que le flux a déjà diminué de 40 %.Dans le secteur de l’acier, mondialement déstabilisé par les surcapacités chinoises, l’UE a pris des mesures sans précédent dans leur forme et leur intensité, réduisant depuis cet été de ⅔ le quota chinois. Celles-ci sont assorties d’un dispositif de prévention contre les contournements dont sont souvent suspectés les producteurs chinois et d’une couverture de certains secteurs aval.Les mesures commerciales européennes contre la concurrence chinoise vont cette-fois au-delà des outils traditionnels de défense commerciale. Le droit de la concurrence contre les subventions étrangères a permis à la Commission de déclencher des enquêtes contre plusieurs acteurs chinois, que ce soit pour l'acquisition d’une chaîne allemande de détaillants électroniques, pour la participation à des marchés publics du principal producteur chinois de matériel roulant et contre les activités de fournisseurs de scanner et de turbines d’éoliennes. Ces initiatives peuvent aboutir à l’exclusion pure et simple des marchés publics européens des entreprises incriminées, voire même, dans certains cas extrêmes, à l’ensemble du marché unique.Dans un autre registre plus structurel, ces tensions renforcent la volonté des Européens de mieux protéger leur production domestique de la concurrence étrangère. Ainsi, les multiples textes en négociation pour une préférence européenne dans les marchés publics et les subventions dans l’UE sont autant de réponses implicites à la concurrence chinoise. Du règlement accélérateur industriel au cadre financier pluriannuel en passant par les enjeux numériques, la pression commerciale et diplomatique chinoise contribue à un raffermissement des positions sur les préférences européennes dans ces textes."Ces tensions renforcent la volonté des Européens de mieux protéger leur production domestique de la concurrence étrangère."Par ailleurs, les renforcements des normes environnementales sur le marché européen qui sont envisagés pour cette année entraveraient particulièrement l’entrée des produits chinois en Europe. Cela concerne les produits susceptibles de causer de la déforestation, avec la prise en compte des émissions de carbone au titre du mécanisme d’inclusion carbone aux frontières (MACF) ou pour le textile dans le cadre du règlement éco-conception de 2023. Il en va de même pour la nouvelle réglementation de lutte contre le travail forcé qui devrait normalement entrer pleinement en vigueur d’ici la fin de l’année.Des mesures en cours de conception contre les dépendances et les vulnérabilités devraient aussi nuire aux biens chinois dans les minerais, les nouvelles technologies de l’information et les industries vertes. Cela prendra la forme de normes d’exclusion d’acteurs chinois jugés non-fiables ou d’incitation à la diversification des approvisionnements excessivement concentrés.Enfin, les enquêtes importantes pour non-respect des réglementations numériques européennes contre des grands acteurs chinois du e-commerce se sont multipliées. Moins médiatisées que pour leurs homologues américaines, elles ont déjà débouché sur quelque deux milliards d’euros d’amende depuis début 2025.Menaces de représailles, négociations et échéance à mi-octobreFidèle à sa culture de la riposte, dont les producteurs de Cognac peuvent témoigner, Pékin a menacé de représailles l’ensemble des mesures européennes évoquées jusque-là, et en a donné quelques avant-goûts. On a ainsi interdit aux entreprises chinoises de coopérer aux enquêtes européennes sur les subventions étrangères, au risque de mesures plus violentes. Fin août, la justice chinoise a mis sous scellés 1 Md€ d’actifs en Chine de l’entreprise néerlandaise de semiconducteur Nexperia sur fond de rupture brutale avec son propriétaire et partenaire chinois Wingtech pour cause de vol de technologie et de tensions géopolitiques. Par ailleurs, depuis 2024, une enquête chinoise a conclu à des discriminations indues des acteurs chinois en Europe dans le cadre du règlement sur les subventions étrangères. Aucune mesure n’a été prise à cet égard, mais cela offre à Pékin un large éventail de représailles rapidement activables."Fidèle à sa culture de la riposte, dont les producteurs de Cognac peuvent témoigner, Pékin a menacé de représailles l’ensemble des mesures européennes évoquées jusque-là, et en a donné quelques avant-goûts."Pour le moment, suite à une décision des chefs d’État européens en faveur de la recherche d’une solution coopérative, les deux partis ont lancé fin juin un cadre spécifique de négociation. Les quatre groupes de travail établis sur le commerce et l'investissement, le contrôle export, la propriété intellectuelle et la réforme de l’OMC, ont jusqu’à mi-octobre pour aboutir à des premiers résultats. D’après les autorités européennes, des restrictions volontaires aux exportations auraient été évoquées.Les chefs d’État européens ont eux à l’agenda du Conseil du 15-16 octobre une décision à prendre sur l’orientation des relations commerciales avec la Chine. La Commission devrait y présenter les premiers résultats de ces négociations mais surtout recevoir le feu vert définitif pour une partie des nouvelles barrières considérées. Par ailleurs, la Commission devrait y collecter aussi des orientations pour des outils de diversification et de lutte contre les rétorsions, qui seront formellement proposés d’ici la fin de l’année, ainsi que pour les négociations en cours sur la préférence européenne.La convergence inédite des Européens promet une fin d’année tendueIndépendamment du résultat des négociations bilatérales lancées en juin, des mesures européennes seront inévitables. Le responsable européen des outils commerciaux, Denis Redonnet, a été clair : "le dialogue seul ne suffira pas". Lors de son discours annuel de politique générale de septembre, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a promis de "mobiliser tous les instruments à sa disposition pour rééquilibrer la relation" face au "second choc chinois".Il faut dire que devant l’afflux de produits, les États membres plus réticents face à une confrontation avec la Chine ont revu leurs positions. L’Allemagne, cette foisen première ligne face au second choc chinois et enfin pressée par son industrie (jusqu’à son industrie automobile), a abandonné sa posture et ne figure plus comme le principal frein à des mesures de ce type. Berlin a fait connaître fin août son soutien à des mesures fortes, conformément aux orientations de son plan de réforme économique publié début juillet. Une position commune avec Paris a même été annoncée sur les défenses commerciales, alors qu’un paquet plus large pour répondre à ce défi commercial chinois doit être approuvé par la chancellerie mi-octobre. Les Pays-Bas et la Belgique, historiquement plutôt réticents à l’idée d’ériger de nouvelles barrières, poussent aussi pour des mesures. Les dernières réticences sont à chercher du côté d’une Slovaquie et d’une Espagne soucieuses de préserver une relation privilégiée avec Pékin, bien que le Premier ministre Sanchez a récemment fait état de convergences avec la France en la matière.Face à ce relatif consensus dans l’UE, l’incertitude porte désormais sur l’ampleur des tensions à venir. La balle est maintenant dans le camp de Pékin. Quelles concessions seront faites aux griefs de Bruxelles ? Quel niveau de rétorsion face aux nouvelles barrières européennes ? Alors que la stabilisation de la situation sur le front commercial sino-américain a été fraîchement confirmée lors de la visite de Xi Jinping aux États-Unis, il est fort à parier que les autorités chinoises vont vouloir tester cette nouvelle détermination de Bruxelles. Les Européens devront alors ne pas perdre de vue que la Chine et sa fragile demande domestique ne peut se permettre de perdre son principal marché d’exportation, a fortiori pour ses productions haut-de-gamme essentielles à ses ambitions techno-industrielles.Les interdépendances extraordinaires qui existent entre les deux plus grands exportateurs mondiaux interdisent tout divorce. L’aggravation des déséquilibres commerciaux et les ambitions industrielles de Pékin rendent le statu quo inacceptable. Le tout offre aux Européens une opportunité unique pour prouver enfin leur capacité à mobiliser ensemble leur marché unique dans un rapport de force dur au profit de leurs intérêts stratégiques. Il serait temps."Les interdépendances extraordinaires qui existent entre les deux plus grands exportateurs mondiaux interdisent tout divorce."Copyright Kristina Solovyova / POOL / AFPPARTAGERcontenus associés 15/09/2026 Dominer l’escalade pour neutraliser l’Europe : le pari de la Chine Mathieu Duchâtel 02/09/2026 Offensive chinoise en Europe : les défis de l'industrie automobile François Godement 08/07/2026 Du Choc chinois 2.0 au choc européen 2.0 : face au déséquilibre du commerce... François Godement 07/09/2026 Offensive chinoise en Europe : l’open source, nouveau cheval de Troie numér... François Godement